2- SE Vivre dans la capitale de la Résistance
Mon père disait… Souvenirs épars –
Temps de guerre et d’Occupation
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2- Vivre dans la capitale de la Résistance
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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance –
3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une
saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif
Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour
en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue
St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les
retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération
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« Les jours sont tous bons à vivre. » Catherine
Clément, Martin et Hannah, p 68
La vie à Lyon devenait de plus en plus difficile. Pour Lina comme pour beaucoup
d’autres. Le monde se rétrécissait à vue d’œil, chacun restait chez lui,
campant sur son quant-à-soi, suspicieux et les yeux fixés sur le voisin,
enfermé dans son univers. Contraintes, Lina et ses copines pratiquaient le
"dodo, boulot, vélo", s’empressant de rentrer chez elles sitôt le
travail terminé. À vélo pour certaines, à pied pour Lina et Jeanne qui
habitaient dans le quartier, près de leur lieu de travail. Peur des rafles,
peur de tout.
Elles s’égayaient en silence, l’air sévère, inquiètes sur le chemin du retour,
guettant les carrefours où des groupes anonymes avec un brassard, un fusil, pourraient
les arrêter, suspicieux, fouillant leurs sacs, leur dérobant quelques bricoles
au passage, les embarquer parfois jusqu’au poste de police le plus proche,
« pour vérification » leur disait-on. Rois du contrôle, ils voyaient
des espions et des Résistants partout. Une vie d’incertitude où des gens, des
voisins parfois, disparaissaient subitement sans laisser de traces, on ne
savait pourquoi, juifs, communistes, papiers douteux, délit de sale gueule, les
raisons ne manquaient pas.
Peur généralisée des régimes totalitaires qui fleurissaient en Europe… et
ailleurs.
Avec le système de répression mis en place par l’occupant et ses sbires, la mentalité avait changé. On se regardait avec méfiance, les dénonciations se multipliaient, les rafles figeaient les gens dans le doute et la suspicion. Jeanne avait une amie qui travaillait à la mairie, réceptionnant et trillant à longueur de journée des piles de dénonciations, la plupart anonymes, qui atterrissaient sur son bureau. Il y avait de tout : des juifs ou supposés tels, des Résistants ou supposés tels, suspicions vite transformées en certitude, jalousies de voisinage, règlements de comptes familiaux… rien de très ragoûtant.
Que devenait Lina dans cette atmosphère délétère ? Elle vaquait à ses occupations, sortant le moins possible, vivant en vase clos avec ses amies dans leur atelier, se rassemblant chez l’une ou chez l’autre, dans leur quartier. Une lettre de Gaby était un événement rare, lue et relue, commentée avec ses amies.
Comme la France, elle vivait au ralenti, regardant parfois les "nouveaux riches", profiteurs et opportunistes étalant leur opulence à la barbe d’une population affamée et apeurée qui rongeait son frein en attendant un avenir meilleur. Comment dans ces conditions s’étonner que le début de la Libération fût aussi l’heure des règlements de comptes ?
Lina, qui ne mâchait pas ses mots, rappellerai à propos ce que fut sa vie pendant l’Occupation, cette rancœur qui montait dans le pays contre les privilégiés du système qui trustaient prébendes et richesse. Autant de frustrations qui auront des conséquences à long terme. J’en aurai des échos plus tard en écoutant les conversations des « grands » qui ne prêtaient aucune attention à ma présence. Une façon de prendre leurs distances face aux aléas de l’actualité, aux discours des politiques qui avaient la mémoire courte, ce qu’on reproche parfois à tort aux Français. « Chat échaudé craint l’eau chaude » disait Lina d’un ton sentencieux en hochant la tête d’un air entendu tout en commentant les propos rassurants des politiques.
Il valait mieux alors tourner la tête et se boucher le nez, faire semblant de ne pas voir ou de ne pas comprendre. Les corbeaux ne sortaient pas que la nuit dans leur costume de deuil, les dénonciations pleuvaient comme à Gravelotte, aurait dit mon arrière-grand-père Émile qui avait subi là-bas en Alsace la pluie nourrie des obus prussiens. Elle savait que la guerre pour les paysans, c’est d’abord plus de contraintes, des réquisitions continuelles pour vous voler vos maigres ressources, celles qu’on ne peut pas cacher, les récoltes, les poules, les lapins, tous ce qui pouvait se manger. Des ogres qui dévoraient tout.
Lina pensait à Gaby, rêvait à leurs retrouvailles, même si elle savait que rien ne se déroule jamais comme on le voulait. Elle se refusait à penser au pire, même si elle savait qu’il vivait dangereusement dans ce pays à feu et à sang que jour après jour, devenait l’Allemagne.
Elle attendait les beaux jours avec impatience pour partir en Bresse dans la ferme familiale, participer aux grands travaux qui ponctuent la vie rurale, en particulier les foins, les moissons… tous les travaux qui nécessitaient une main-d’œuvre importante, des travaux qui expliquaient la nécessaire solidarité paysanne d’alors, d’avant la mécanisation des campagnes. Joie de changer d’univers, de se vider la tête, d’oublier la guerre et l’Occupation, de revoir la famille, sa sœur qui tenait une ferme dans les environs avec son mari Dérick et leurs cinq garçons, les voisins… enfin tout ce qui la ramenait à une jeunesse difficile et somme toute heureuse dans cet environnement fermé où on ignorait ce qui se passait ailleurs, pas même dans le canton voisin.
Mais la guerre ne les avait pas oubliés eux aussi et plus la guerre les rattrapait, plus les réquisitions devenaient pesantes, sévères, mesquines et sans pitié. Tout y passait, le bétail, les céréales, les matières premières… tout partait en Allemagne, une avidité sans précédent qui exaspérait une population déjà très éprouvée.
Depuis peu, elle faisait le chemin de la Bresse, chez ses parents avec son amie Jeanne Rouvière qui allait se ravitailler elle aussi dans la ferme familiale un peu plus au nord. À deux, elles se sentaient plus en sécurité, moins sujettes aux remarques déplacées de ceux qui contrôlaient les barrages et les rabrouaient
Évidemment, ils se servaient toujours au passage, Lina et Jeanne prévoyaient quelques réserves bien visibles, quelques plaquettes de beurre, quelques topettes de gnole pour payer la rançon. C’est d’ailleurs le nom qu’elles leur avaient donnés : « les rançonneurs ».
Jusqu’à présent, Jeanne s’était refusée à ces voyages fatigants et parfois dangereux mais les temps devenaient de plus en plus durs, les tickets ne suffisaient vraiment plus pour se nourrir correctement et le marché noir, un luxe inaccessible pour leur budget. Le moral était au plus bas et personne ne voyait d’issue à cette guerre devenue mondiale. Dans cette guerre de propagande, on ne savait plus à quel saint se vouer. Les nouvelles les plus contradictoires circulaient, de quoi perdre la tête dans ce maelström qui vous minait le moral. Les journaux, la radio nationale, il ne fallait pas y compter, devenus des organismes de propagande au service de Vichy et de l’Occupant.
La rumeur servait parfois de vérité.
Les feuilles d’information diffusées par la Résistance, qu’on s’échangeait sous le manteau comme des comploteurs, servaient surtout à remonter un peu le moral et à susciter des commentaires interminables. À part râler contre les difficultés du temps, une vie rabougrie à l’aune des restrictions, la disparition des libertés, rien ne semblait important. Seule la BBC leur paraissait fiable et les voisins n’hésitaient pas à se réunir nuitamment chez les rares possesseurs de postes TSF. Une course à l’info qui balançait entre espoir et méfiance. Depuis le temps qu’on attendait un miraculeux débarquement, il était devenu un serpent de mer auquel on se raccrochait faute de mieux.
« Il faut quand même un peu d’espoir, un peu de lumière dans ces années de cendre, disait Lina, se raccrocher à quelque chose, rêver du retour des repas de famille d’avant-guerre, du retour des prisonniers. » Sur ce plan, ce fut le contraire qui se produisit. Quand Vichy mettrait en place le STO, le Service du travail obligatoire, pour obliger les jeunes français à partir travailler en Allemagne, ce serait un véritable sauve-qui-peut. Beaucoup de jeunes gens, qui n’avaient aucune envie d’aller traîner leurs basques en Allemagne et surtout de travailler pour l’ennemi, allaient déserter en masse pour rejoindre les rangs de la Résistance.
Tournant décisif. La Bresse se vida de ses jeunes qui se réfugièrent dans les montagnes alentours, rejoignant les maquis bien implantés du Jura, venant grossir les rangs des Résistants qui tenaient ces zones difficilement accessibles. De ces « nids d’aigles », ils lançaient des raids contre la Milice ou pour aller dynamiter la voie ferrée qui venait de Lyon et filait vers Lons-le-Saunier et l’Allemagne.
La guerre prit alors une autre tournure, les maquisards descendaient de leurs montagnes pour se ravitailler dans la Bresse. Zone sensible, les bressans allaient le payer cher lors du reflux allemand en juillet 1944, une politique de la terre brûlée qu’ils appelèrent « le Grand Brûle ». On assista alors à un « drôle de jeu » dangereux entre les Allemands et leurs affidés qui réquisitionnaient, ratissaient, volaient tout ce qu’ils trouvaient et les paysans qui planquaient tout ce qu’ils pouvaient.
Pour Lina et Jeanne les trajets furent de plus en plus périlleux et elles se tournèrent vers d’autres solutions moins exposées. Tout alors se vendait. Le temps des combines atteignit son zénith et les français sont paraît-il, champions dans ce domaine. La moindre matière première, rognures de pièces récupérées chez Petersem, déchets compostés qui servaient de fumier… rien n’était perdu comme dans les temps anciens où on recyclait tout.
« On est revenu au moyen-âge » lançait parfois Lina d’un œil noir, ou au moins au temps de mes parents, à la fin de la Grande guerre, quand tout était détruit, qu’il fallait tout reconstruire et que la France avait faim. C’est toujours comme ça, qu’on soit vainqueur ou vaincus, ce sont toujours les mêmes qui paient la facture ! » Elle avait quelques souvenirs de ces années flottantes qui suivirent l’armistice de la Grande guerre comme on l’appelait alors, un temps en bascule qui n’était ni la guerre ni la paix.
Pour le peuple, la guerre est toujours une défaite. Il y a toujours une facture à régler et on sait bien qui va la régler. Certainement pas tous les profiteurs de guerre, tous ceux qui se sont enrichis sur la misère des autres, qui ont négocié avec Vichy de juteux contrats ou qui ont aidé les Allemands à construire le mur de l’Atlantique qui a surtout consisté à bétonner le littoral. Lina n’avait jamais eu une quelconque éducation économique ou politique –même si elle côtoya chez Petersem un monde qu’elle ignorait, étranger au monde paysan où elle était née et avait passé sa jeunesse- mais rien n’échappait à son œil acéré, il lui suffisait de regarder autour d’elle pour comprendre beaucoup de choses.
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<<< Christian Broussas 2- Vivre à Lyon - © CJB 06/12/2025 >>>
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