20- SE La Libération

Mon père disait… Souvenirs épars –
Une guerre qui s’éloigne – Des jours meilleurs -


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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire
- 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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20- La Libération – Une vie "normale" - Juin 1944 –
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- Souvent ceux qui font la guerre ne sont pas enclins à la raconter à leurs enfants
- C’est juste, je suppose qu’ils préfèrent les préserver.
(Arturo Pérez-Reverte, L’Italien, page 127)

La vie ne reprend jamais comme avant, comme l’avaient secrètement espéré Lina et Gaby. Ils comprirent très vite qu’ils ne reviendraient ni en 1939, ni à son retour de captivité, ni même à leur départ à Condal. Le temps semblait se comprimer au gré des événements qui se succédaient et ralentir tant on était pressés de voir la fin de la guerre.

Tout le monde suivait avec anxiété et enthousiasme la progression des armées alliées en Normandie, attendait la libération de Paris. On retenait son souffle, on éclata de joie après
l’annonce du débarquement de Provence et la rapide avancée de la Première armée française dans la vallée du Rhône. Lyon bouillonnait dans l’attente de SA libération. Lyon redoutait la réaction des Allemands face à une retraite imminente. Pour les lyonnais, l’avenir se vivait désormais au jour le jour.

Lina avait retrouvé Jeanne avec joie et repris son travail sans enthousiasme. Elle travaillait machinalement, la tête ailleurs. Un jour sa machine donna des signes de faiblesse et finit par s’arrêter. En panne. Plus de pièces pour réparer, elle se retrouva au chômage technique et conçut l’idée de retourner pour un temps en Bresse.

Gaby récupérait peu à peu, il avait même entrepris quelques travaux dans l’appartement et dans le voisinage. Avec les bombardements, le travail ne manquait pas. Ils étaient pour quelques jours redescendus de Bresse pour assister Jeanne très affectée par la mort de son frère tué dans une action contre des miliciens.

Et justement, ce 26 mai 1944, la voie ferrée du côté de la gare de Perrache avait été furieusement bombardée par des Américains qui avaient raté leur cible mais pas les immeubles de la place Jean Macé et des rues voisines, la rue Chevreul et la rue Domer côté nord, l’avenue Berthelot et l’avenue Jean Jaurès côté sud. De chez eux, on voyait s’élever des volutes de fumée noire indiquant que l’incendie ravageait ce qui restait d’immeubles encore debout. Ses voisins dont l’un s’occupait de la Défense passive et un autre était secouriste à la Croix-Rouge, vinrent le chercher en catastrophe.

- Gaby, tu peux venir nous aider, des gens sont coincés sous les décombres à Gerland du côté de Jean Macé.
Il prit quelques outils et rejoignit le camion des volontaires prêt à démarrer.
Le spectacle n’était pas beau à voir. Des pompiers tentaient d’éteindre les feux qui consumaient plusieurs immeubles tandis que de l’autre côté de la place, tout était sens dessus dessous.

- Suivez-moi, vite, lança celui qui les dirigeait, il y a des gens coincés dans les caves ou ils s’étaient réfugiés.
Tout le reste de la matinée, ils s’affairèrent à la pioche, déblayant les gravats, enlevant les madriers des toits effondrés. Pendant longtemps, Ils ne retirèrent des décombres que des corps inertes et quelques blessés immédiatement évacués sur des civières par des volontaires et des pompiers.

Mais leurs efforts furent enfin récompensés quand ils mirent à jours plusieurs caves qui avaient résisté aux bombes. Ils remontèrent des êtres haves, muets, aux grands yeux éteints, emmurés vivants tout interdits d’être encore de ce monde. 
Gaby mit plusieurs jours à se remettre de ce qu’il avait vu -d’après son voisin, on avait dénombré quelque 700 morts- et des efforts qu’il avait fournis, lui qui était encore convalescent.

Peu de temps après leur retour de Bresse, son cousin Nenne qui revenait de chez lui en Savoie, vint voir Gaby avec un air de conspirateur qui intrigua Lina. Ils se connaissaient depuis leur prime jeunesse et avaient fait des coups pendables à l’époque où Gaby passait toutes ses vacances en Savoie en Maurienne, hébergé par sa grand-mère. Depuis les années 1930, quand Nenne était venu travailler à Lyon comme relieur, ils se voyaient régulièrement. Aussi fut-il heureux de le revoir après ce long interlude.

Gaby voyait bien que Nenne tournait autour du pot, gêné, aussi il l’emmena dans le jardin pour être seuls et pouvoir se parler librement, sans le regard méfiant de Lina.
- Gaby, je ne te cacherai pas que j’ai un problème. Des amis -je ne te fais pas de dessin- ont implanté une imprimerie clandestine à Montchat et il faudrait exercer une surveillance discrète car la semaine dernière deux inconnus sont venus fureter dans le quartier. Sirotant leur ersatz de café, posant des questions mine de rien. De quoi devenir méfiant. 

« Gaby, j’ai en toi une totale confiance, tu le sais. De plus tu connais le quartier comme personne et tu as du temps en ce moment. Vraiment, tu es l’homme de la situation. »
C’est vrai qu’il connaissait très bien le quartier (je naîtrai en janvier 1946 à la clinique Trarieux, située à deux pas de la rue Viala) et qu’il s’ennuyait quelque peu depuis son retour.

C’est ainsi que Gaby aida la Résistance. Oh, a priori rien de dangereux, une simple supervision consistant à se balader dans les rues autour de l’ancienne usine donnant sur la  rue par une grande cour, que lui avait indiquée Nenne au 35 de la rue Viala, à pointer les véhicules garés, les gens étrangers au quartier, des gens que Gaby ne voyait pas chaque jour faire leurs commissions ou aller promener leur chien par exemple.  Il repéra vite un milicien qui logeait à côté, qu’il signala à Nenne. A priori, rien d’inquiétant lui dit Nenne après enquête. Il fallait simplement rester vigilant.
À force, il connut les habitudes des gens du quartier, leurs allers et venues et une tête nouvelle n’aurait pu lui échapper. Sa surveillance dura plusieurs jours et, à part les deux types qui revinrent et cherchaient sans doute à faire un mauvais coup, rien de sérieux à signaler.

Il apprit plus tard par Nenne que l’aventure s’était mal finie. Le 17 juin 1944, sur dénonciation, des Allemands et une unité de miliciens investirent l’imprimerie. Les militants dont le responsable André Bollier, répliquèrent et la plupart d’entre eux périrent dans l’assaut du bâtiment.

"Libération, libération" ! On entendait plus que ce mot, un mot magique comme si le prononcer gommait le tragique de la situation.  À partir du débarquement allié du 15 août sur les côtes de Provence, l’espoir changea vraiment de camp et ce fut dès lors une course à l’information.
- Où sont-ils donc, où sont nos vaillants soldats, progressent-ils rapidement, demandait-on constamment ?
- On se bat à Marseille. La ville sera bientôt libérée.
- Mon dieu, depuis qu’on attendait ça !

On était d’autant plus impatients qu’à Lyon la répression s’accentuait. Arrestations, prises d’otages, exécutions sommaires se succédaient. L’espoir était d’autant plus grand que la peur augmentait. Lina était très inquiète pour son amie Hélène Dupuis. Elles s’étaient connues chez un commerçant de la rue Paul Bert elle se fréquentèrent souvent à cette époque mais Hélène pour s’occuper de sa mère malade, repartit chez elle à Saint-Genis-Laval dans la banlieue lyonnaise. Et justement, elle apprit par une voisine de la rue Paul Bert, que son mari et ses beaux-parents avaient été arrêts et transférés au fort Montluc. Mauvais signal. Montluc, de piètre réputation, qui avait vu passer des Résistants comme Jean Moulin. Et effectivement, Lina apprit un peu plus tard qu’ils avaient été fusillés à Montluc. Après la guerre, nous irions le plus souvent possible à Saint-Genis Laval rendre visite à Hélène Dupuis et à ses deux enfants Yvon et Nicole.

Lyon ville morte aux trottoirs déserts où ne circulaient plus que des véhicules militaires remplis d’Allemands qui fuyaient vers le nord. Le 2 septembre, pour protéger leur fuite, ils firent sauter la plupart des ponts du Rhône et de la Saône. Lyon était coupé en trois, le centre historique côté Saône, la presqu’île et les quartiers le long du Rhône qui au fil des années s’étaient étendus jusqu’aux départements de l’Ain et de l’Isère. Depuis un certain nombre de communes de ces deux départements furent transférés au département du Rhône.
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« Ils arrivent, ils arrivent. » Une clameur partie de la route de Vienne au sud de Lyon et reprise en écho se propagea en un clin d’œil, suivie d’autres clameurs de liesse et d’enthousiasme.

En effet, le 3 septembre au matin, la 1ère Division de la France Libre (1ère DFL) commandée par le général Diego Brosset investie la ville, suivie par les FFI issus des différents maquis régionaux convergeant vers le centre-ville pour se rendre maître des centres de pouvoirs, en particulier la préfecture rue de la liberté et l’hôtel de ville place des Terreaux. Une foule gigantesque avait inverti les rues pour acclamer ses libérateurs et convergé vers la place Bellecour. La quasi absence de ponts ne facilitait pas les choses. Aussi, Lina et Gaby, après avoir descendus l’avenue Félix Faure et le cours Gambetta, se massèrent comme tant d’autres, le long des quais du Rhône à proximité du pont de la Guillotière pour voir défiler les soldats et les chars. L’ambiance euphorique était à la hauteur de l'événement.

Soudain, des coups de feu sporadiques suivis d’une salve d’armes automatiques traversa la place Bellecour, figeant le public. Le climat assourdissant laissa place en un instant à un silence glaçant entrecoupé de quelques cris d’angoisse. Les gens, jetés à terre, se relevèrent peu à peu, à la fois curieux et apeurés.
Soudain, comme un symbole de la fête écourtée, devant les yeux incrédules de Lina et de Gaby, touché par plusieurs tirs, le dôme de l’Hôtel-Dieu s’embrasa.


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