1- SE Du côté de la Baltique
Mon père disait… Souvenirs épars –
Temps de guerre et d’Occupation
1- Du côté de la Baltique - Premier stalag --
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance –
3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une
saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif
Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour
en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue
St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les
retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
« Ce qui prédomine chez Gaston Lucas, c'est la fierté de sa condition et cette fierté se reflète tte
nuit-là... dans le moindre trait de sa personne. » Adélaïde Blasquez, Gaston Lucas serrurier p 11
Cette
nuit-là, les bombes pleuvaient par rafales sur le "triangle de la
peur". Ce fameux triangle cernait une zone située entre les villes
d’Hambourg, de Brême et d’Hanovre, zone constellée de complexes sidérurgiques
et d’usines de montage, livrée à l’appétit vorace des B52 américains et autres
bombardiers qui s’en donnaient à cœur joie, arrivant en meutes la nuit venue,
comme des prédateurs et déversant leurs cargaisons létales plus ou moins au
hasard, de gros suppositoires qui s’égayaient dans le ciel d’une nuit sans
étoiles et qui éclataient en une pluie d’étoiles digne d’un feu d’artifice qui
dispensait ses lumières terribles et éphémères dans un paysage ravagé.
Jusqu’en
1942, les Alliés bombardaient surtout la nuit à cause de la DCA allemande d’une
efficacité redoutable et des avions de chasse qui menaient la vie dure aux
bombardiers alliés. Puis la chasse allemande décimée au fil des mois par
l’aviation alliée, les spitfires en particulier, la DCA elle aussi malmenée, se
firent plus rares et de plus en plus les bombardements s’effectuèrent de jour.
Au début, la peur dominait. Et puis on s’habitue à tout paraît-il.
Plus ou moins. Certains se cachaient sous leur lit, se bouchaient les oreilles
pour étouffer le bruit assourdissant des déflagrations. Quelques minutes,
parfois plus, et le calme revenait peu à peu. Un calme trompeur pouvant être
rompu à chaque instant par la menace lointaine du vrombissement des moteurs. Une
musique qu’on connaissait bien. Et la danse macabre repartirait pour une
nouvelle symphonie inachevée. Pour le moment, les pompiers œuvraient pour
tenter d’éteindre les incendies qui rougissaient le ciel ici ou là. Le silence
revenait peu à peu, un soulagement aussi obsédant que le vacarme de la guerre.
Après cette parenthèse de bruit et de fureur, les prisonniers rebouchaient les
trous de bombe avec les gravats qui jonchaient le sol, tout à la pelle et à la
pioche, ils s’activaient pour rétablir un brin de normalité et, crevés et
démoralisés, ils se jetaient sur les châlits sans âge. La routine. Les bombes
adoraient les voies ferrées, elles en tortillaient la ferraille jusqu’à les
rendre méconnaissables. De vraies œuvres d’art à la César. Les usines, les
Allemands pouvaient les enterrer… mais les voies ferrées restaient soumises à
l’appétit vorace de l’aviation.
Le lendemain, le jeu du chat et de la souris reprenait. Pas question de
participer sans état d’âme à l’effort de guerre allemand. Que diable, ils
étaient encore des soldats même prisonniers de guerre, même avec
« KG » écrit en lettres bâton dans le dos. Sans parler de sabotage, chacun s’ingéniait
à en faire le moins possible, à laisser couler si possible jusqu’à ce que les
rebuts s’accumulent et que les Allemands soient forcés d’arrêter la chaîne. Le
"tirage aux flancs" élevé au rang d’un art. Nul n’était dupe, la
réaction parfois violence mais rien n’y faisait et la guerre d’usure, notre
guerre, reprenait.
À ce jeu-là, les Allemands n’avaient pas la maestria française, ils ne
possédaient pas cet art inné du tirage au flanc et de la mauvaise foi.
Gaby, les sens en éveil, les mains dans les poches, scrutait le ciel le nez en
l’air pour humer les effluves des fumées délétères qui s’évanouissaient dans
l’air.
Non, ils ne reviendraient pas cette nuit. Pas d’autres vagues à l’horizon.
Transféré ici depuis plusieurs mois, il connaissait la musique de cette marche
funèbre. Le camp se situait en gros au milieu du "triangle de la
peur" et il n’était pas rare que quelques bombes s’égarent sur le camp de
prisonniers de guerre tuant et blessant au hasard. Et la voie ferrée à
proximité n’arrangeait rien. « Encore un cadeau des Alliés » grinçait
parfois un prisonnier furieux de ces bombardements aventureux « qui
faisaient plus de peur que de mal. »
Diagnostic aventureux mais il n’avait encore rien vu.
En tout cas, demain serait une rude journée. Il faudrait réparer les dégâts que
les bombardements avaient provoqués, aller jusqu’au terrain d’aviation à
quelques kilomètres du camp, remettre les pistes en état pour que les avions
puissent de nouveau décoller. Faire vite, toujours faire vite, travail bâclé,
la main d’œuvre ne manquait pas, corvéable à merci, mal nourrie, rétive. Les
bons ouvriers étaient plutôt rares, les bons maçons comme mon père précieux… et
la mauvaise volonté largement répandue.
Gaby pensait à Lina, celle qu’il avait laissée à Lyon dans leur petit
deux-pièces du quartier de La Villette. À quoi penser d’autre ? Il lui
restait peu de famille, sa mère morte à sa naissance, son père gazé du côté de
Verdun en 1916, mort quelques années plus tard les poumons en compote. Pupille
de la nation, vous parlez d’une promotion ! Finalement, rien que de très
banal dans les hoquets de l’histoire qui broyaient les familles et laissaient
les individus seuls et démunis.
Aussi, l’image de Lina s’imposait, elle représentait ce qu’il lui était arrivé
de mieux dans une vie plutôt chaotique. Il avait sur lui un petit ognon qui ne
le quittait jamais, son précieux portrait bien planqué, un tout petit portrait
dans un tout petit ognon. De sa vie depuis son départ pour la « drôle de
guerre », il savait peu de choses : le travail rythmait sa vie…
Depuis ce fatidique 10 mai 1940, tout était bouleversé, les points de repère
s’estompaient derrière des vies fractionnées, dans la ligne sinueuse d’une
ligne de démarcation qui avait accouché de deux France. Communiquer devenait un
casse-tête quotidien, tout semblait se déliter dans cette fuite en avant qui
brouillait l’avenir.
Ses pensées rythmaient ses journées, son esprit vagabondait du côté de Lyon à
la recherche de l’âme sœur. Que faisait-elle maintenant, à cette heure-ci dans
cette nouvelle vie de routine qui s’était imposée à mesure que la guerre
dévorait le pays ? « Elle est en zone libre, se disait-il, elle risque
quand même beaucoup moins qu’en zone occupée, » du moins voulait-il le
croire pour se rassurer. Lyon, la « capitale de la Résistance » était
un panier de crabes où se côtoyaient résistants et collabos, milice et gestapo,
profiteurs de tous acabits, virtuoses du marché noir ou des combines
nébuleuses… Sans compter les opportunistes qui jouaient double jeu, un pied
dans la Résistance et un pied dans les marchés juteux passés avec l’ennemi. Le
mur de l’Atlantique avait de beaux jours devant lui.
Les nouvelles étaient rares et de toute façon, même si par miracle une lettre
arrivait, elle ne lui confierait rien d’important qui puisse être source
d’informations pour les services de Vichy qui ouvraient systématiquement le
courrier, particulièrement celui qui concernait les camps de prisonniers de
guerre. Et encore, dans les premiers temps, les Français de zone occupée ne
pouvaient pas écrire aux prisonniers. Loïc, un copain breton, ne le savait que
trop.
Il lui prenait parfois des frayeurs subites, peut-être Lina aidait-elle la
Résistance d’une façon ou d’une autre ? Chaque fin de semaine, elle
enfourchait son vélo pour aller se ravitailler en Bresse où résidaient ses
parents. Une ferme au nord de Bourg-en-Bresse, ça lui faisait une bonne trotte
mais l’effort ne la rebutait pas. De retour le dimanche soir, elle arrivait à
Lyon à la nuit tombante et devait passer parfois plusieurs barrages pour entrer
dans la ville.
- Alors ma petite dame, on est allé faire le plein ?
Moments pénibles où des butors au pouvoir discrétionnaire pouvaient toujours
vous molester, vous détrousser. Méfiance et timides sourires à tous ces suppôts
du pouvoir vichyste, fidèles au maître du moment.
Les périodes troublées attirent toujours une faune sans scrupules qui profitent
de la situation. En ces temps troublés, ils se sentaient vraiment comme des
poissons dans l’eau.
Généralement, ces contrôles lui coûtaient une plaquette de beurre ou quelques
cuisses de poulet mais certains étaient plus gourmands et lui volaient –
pardon, réquisitionnaient- une bonne partie de ses provisions. Un véritable
racket… entré dans les mœurs depuis mai 1940. Gaby se demandait si Lina ne
profitait pas de cette liberté toute relative pour organiser sa petite
résistance personnelle. Elle était bien du genre à bricoler un système de
distribution alimentaire au nez et à la barbe des fouineurs de tout poil et des
agents de Vichy, histoire de leur apprendre à vivre.
Effectivement, il ne l’apprit que plus tard, avec des copines plus favorisées,
elle aidait des femmes dans le besoin, des mères chargées d’enfants, qui
peinaient à vivre uniquement de leurs tickets de rationnement. Elles au moins,
Lina, jeanne et quelques autres, pouvaient se ravitailler chez des parents qui
possédaient des fermes dans les environs, même si elles étaient parfois
rançonnées et que ça pouvait être dangereux.
Gaby se doutait bien qu’avec ses copines de chez Pétersem, une usine
métallurgique qui fabriquait des petites pièces pour des machines-outils, puis
plus tard pour l’armement, elles devaient résister à leur façon. Finalement,
pour sa femme, la guerre avait peu changé son quotidien, rythmé par le travail,
le repas de midi avec les copines… Bien sûr les syndicats avaient disparu, les
libertés largement réduites, les distractions réduites au minimum, le pouvoir
d’achat devenu peau de chagrin mais comparée à d’autres, elle ne s’en tirait
pas trop mal.
En tout cas, elle avait son petit appartement, suffisamment à
manger avec le surplus qu’elle ramenait de la ferme chaque semaine et même de
quoi se chauffer avec Francis, un cousin de Gaby qui était charbonnier dans le
quartier. À la mauvaise saison, chaque mois, il lui livrait un peu de ce
précieux charbon qui arrivait au compte-gouttes, souvent un mauvais charbon
plein de poussière, des boulets qui brûlaient trop vite en dégageant une fumée
grasse qui encrassait les poêles. Les boulets de coke avaient disparu depuis
longtemps, réquisitionnés par les Allemands qui raflaient tout ce qu’ils
pouvaient.
De toute façon, Lina n’en ferait qu’à sa tête, comme d’habitude et ça ne
rassurait pas Gaby de la sentir sans véritable soutien, même si Francis le
charbonnier et sa sœur Emma la soutenaient comme ils pouvaient.
Elle se faisait du souci pour lui et il se faisait du souci pour elle… d’autant plus que les nouvelles étaient rares, la situation très incertaine… et que leur imagination travaillait.
----------------------------------------------------------------------------------------
<<< Christian Broussas 1- Premier stalag - © CJB 06/12/2025 >>>
----------------------------------------------------------------------------------------
Commentaires
Enregistrer un commentaire