10- SE La lettre

Mon père disait… Souvenirs épars –
Entre Lyon et Bresse

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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II –
10 - La lettre 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire
- 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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10- La lettre
Entre Lyon et Bresse – 1944
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L’ambiance dans la France de 1944 devenait détestable, irrespirable. Et bien sûr Lyon n’échappait pas à cette tendance, l’amplifiait même, dans la mesure où la ville était un bouillon de culture, le centre géographique des tensions qui parcouraient le pays. On ne savait jamais si on n’avait pas affaire à un indic au service de Vichy, un Résistant infiltré à la préfecture ou un type pas très clair manipulé par la Milice ou tel mouvement de résistance. Le tout à la sauce attentats-représailles.

On était ainsi entrés peu à peu dans un processus de peur et de méfiance généralisé. Les gens ne se parlaient plus de peur d’être dénoncés pour un mot de trop ou mal interprété et Lina ne supportait plus cette situation. Comme chez Petercem aussi l’atmosphère s’alourdissait, elle décida de boucler sa valise et de changer d’air, d’aller se reposer en Bresse chez ses parents. A la campagne, les bruits de la ville et de la guerre étaient amortis par la profondeur des halliers et la hauteur de futaies. Et on pouvait (à peu près) manger à sa faim malgré des prélèvements allemands pires que ceux des seigneurs sous la royauté.

À Lyon, elle soupçonnait sa concierge d’être payée par les autorités pour surveiller son immeuble et dénoncer tous les suspects de « déviance ». Sa voisine du dessus était dans son viseur qui selon elle, « recevait trop pour être honnête, et pas toujours du beau monde ». Elle fouinait, se baladait dans les étages le soir pour pister les postes de TSF qui captaient la BBC.
C’était aussi pour elle un moyen de susciter des confidences, de savoir ce qu’il se passait dans les étages, de s’immiscer dans la vie des habitants. Lina la fuyait comme la peste. Il fallait constamment peser chaque mot avant de le prononcer, éviter de côtoyer des gens « politiquement incorrects ». C’était épuisant.

Pas plus tard qu’avant-hier, un type inconnu dans le quartier avait eu la mauvaise idée de venir prendre un (faux) café dans le bar du coin. Il attendait simplement (mais allez savoir) un copain de chez Petercem mais avant qu’il ait compris ce qui lui arrivait, il fut embarqué promptement, jeté dans un panier à salade pour un interrogatoire musclé. On n'était pas près de le revoir dans le quartier !

Lina en était là de ses réflexions sur la situation lyonnaise, grappillant quelques mûres dans les buissons de ronces qui bordaient le chemin de terre qui menait aux champs, quand elle entendit Jeanne tout excitée qui l’appelait :
« Une lettre, une lettre pour toi Lina », criait Jeanne en exhibant une enveloppe au-dessus de sa tête. Elle arborait un grand sourire mais de loin Lina ne comprenait pas ce qu’elle disait. Quelle bonne idée elle avait eue de passer relever la boîte aux lettres de Lina avant de partir chez elle en Bresse rejoindre sa famille !
« Une lettre d’Allemagne bien entendu » précisa-t-elle.

Cette fois, elle avait bien entendu. Une lettre d’Allemagne, mon Dieu, était-ce possible ! Enfin des nouvelles, depuis si longtemps. Lina palpait l’enveloppe, contemplant une écriture qui, sans conteste, n’était pas de la main de Gaby, sans oser l’ouvrir, encore incrédule.
« Bon, je te laisse à ta lecture, dit Jeanne, Je reviendrai plus tard »

Lina alla s’isoler sous le grand saule derrière la maison, s’asseoir sur le vieux banc de bois qu’avait confectionné son père. Qui donc avait bien pu écrire son nom et son adresse sur l’enveloppe, la timbrer et l’expédier ? Le tampon de la poste, écrasé, baveux, était illisible mais le timbre allemand exhibait la trogne lugubre d’Hitler. Première curiosité, cette lettre n’avait pas suivi le circuit habituel.

Elle ouvrit soigneusement l’enveloppe comme un bien précieux. Le contenu, d’une écriture serrée pour gagner le plus de place, tenait sur un seul feuillet. Gaby avait fait au plus court, pressé sans doute par le temps ; les questions se bousculaient dans sa tête, elle était à la fois impatiente d’en prendre connaissance tout en redoutant sa lecture et son contenu. Trop émue, ses yeux couraient sur le papier sans qu’elle puisse vraiment en saisir le contenu, elle la relut une seconde fois pour bien s’en imprégner et resta songeuse. Pas de mauvaises nouvelles, le ton était plutôt rassurant mais elle savait bien qu’il avait dû se montrer prudent dans ses propos, que la lettre avait sans doute été passée au crible de la censure.
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- Je ne sais comment commencer, écrivait-il après quelques préliminaires intimes. Depuis si longtemps je n’ai pas eu de tes nouvelles et mes lettres se sont peut-être égarées dans les arcanes de la poste. Il en faut parfois si peu. C’est comme ça. « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit-on…

Ici, on n’est pas forcément confinés dans le camp. Je suis souvent affecté à des commandos extérieurs pour des travaux agricoles ou de réparation. De ton côté, je sais heureusement que tu es bien entourée… la famille, les amis, c’est d’autant plus important dans ces temps troublés où nous sommes séparés, sans nouvelles l’un de l’autre. Je me suis fait quelques précieux amis parmi les chambrées des quatre baraquements qui constituent l’un des îlots du camp.

Ces derniers temps, je m’occupe le plus souvent du remblaiement et de l’entretien des voies ferrées malmenées par les Américains qui lâchent leurs bombes un peu n’importe où et je devrais bientôt être transféré encore un peu plus au sud. En tout cas, on essuie moins de bombardements que dans mon cantonnement précédent. Sans doute est-on plus éloignés des zones névralgiques qu’auparavant. Je sens la présence de la guerre tout autour de moi : elle rend tout.

Je prie pour que tu reçoives cette lettre griffonnée en vitesse sur un coin de table, ce serait déjà vraiment inespéré. J’espère qu’un jour, j’arriverai à bon port. Pour le moment, je suis bien obligé de prendre mon mal en patience. C’est une chose que j’ai apprise ici, les vertus de la patience, attendre avec flegme que la situation évolue, faire ce qu’on doit faire sans s’appesantir sur les conséquences, sans trop se poser de questions.

Me reviennent, je ne sais au juste pourquoi, sans doute une certaine pesanteur ambiante, la mélancolie de l’éloignement, nos vies comme mises entre parenthèses, ces vers de l’Adieu appris dans ma jeunesse :
« « Notre barque… tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie… Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! »
 
Avec tout mon amour.
Ton dévoué.

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Voilà, c’était tout, à la fois peu et beaucoup, pensa Lina. Elle se sentait à la fois heureuse, rassurée et frustrée d’un contenu plutôt évasif qu’il faudra disséquer, interpréter, lire entre les lignes. Malgré tout, l’événement était d’importance, comme si par la magie de l’écriture, ils étaient soudain plus proches l’un de l’autre. Un peu de sa substance dans ses mots et son écriture qu’elle reconnut aussitôt.

En premier lieu, cette lettre l’intriguait : l’enveloppe ne comportait pas les tampons obligatoires d’une lettre de prisonnier comme si elle avait été envoyée directement par la poste allemande. Elle apprendrait bien sûr plus tard lors de son retour les raisons de cette anomalie.

Et cette bougeotte trop facile pour expliquer bien des choses ne lui plaisait qu’à moitié. Tout ça avait un arrière-goût d’évasion et Gaby était bien capable de filer tout seul à l’aventure en prenant tous les risques. Frissons de Lina pas du tout rassurée par cette probable tentative. "Je suis sûr qu’il est en route, c’est bien ce que je redoutais, son obsession du sud de l’Allemagne et de la Suisse." Toujours aussi optimiste, il a le moral et pense bien arriver à bon port.
Elle par contre allait sûrement passer des nuits à se ronger les sangs en imaginant le pire, priant pour qu’il réussisse. Les idées se bousculaient dans sa tête sans qu’elle sût par où commencer.

Ses allusions à l’état de l’Allemagne étaient plus limpides : le pays essuyait des bombardements de plus en plus fréquents, les commandos de prisonniers passaient désormais leur temps à en réparer les conséquences en parant au plus pressé. Le moral des Allemands semble en berne.
Une bonne nouvelle en somme, à faire circuler sans restriction.

Et cette citation de Rimbaud, recopiée sans doute dans un recueil, lui rappelait une lettre précédente où il parlait d’un voisin de chambrée un professeur de français, Claude Michel, qui leur récitait des poèmes d’auteurs modernes, d’Apollinaire par exemple qu’il connaissait à peine de nom et d’autres plus classiques qui le renvoyait à des textes appris à l’école.  Une citation qui laissait entendre que la situation allemande, dans ce pays « énorme au ciel taché de feu et de boue », devenait de plus en plus précaire et que viendrait le temps de rendre des comptes.

Il était aussi tombé sur un vieux précis de grammaire allemande qui lui permettait de se perfectionner. « Apprendre la langue de nos ennemis ! » entendait-il parfois de la part d’esprits chagrins… oui, pour pouvoir communiquer, avoir une chance de passer inaperçu comme dans sa tentative d’évasion ou obtenir plus facilement quelque avantage. Pour lui, c’était « un moyen nécessaire et pas forcément suffisant pour mieux connaître l’ennemi. »

Lina poussa un soupir, encore émue de sa lecture.

- Alors, lui susurra Jeanne, qui n’en pouvait plus d’attendre et arrivait en courant.
- Oh, plutôt perplexe sur ce qu’il me dit ou me cache.
- Tu sais bien qu’il doit se brider, ne pas tout dire.
Lina soupira encore, profondément.
- En tout cas, j’en ai retenu qu’il avait repris le virus de l’évasion et que la situation en Allemagne semble se détériorer rapidement : Une information à diffuser sans modération.

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