11- SE La fin du "road trip"
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Mon père disait… Souvenirs épars –
À travers l’Allemagne
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SOMMAIRE
Avant-propos
– 1- Du côté de la Baltique – 2- Vivre dans la capitale de la
Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif
Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II - 10- La lettre - 11- La fin du « road trip » – 12- Retour en Bresse - 13
– La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 -
Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles –
18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 –
Divine Libération -
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11- La fin du "road trip" – Á travers l’Allemagne – 1943-44
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« Parmi les héros dont Plutarque nous raconte les vies exemplaires, les gentilhommes sont assez rares. » Curzio Malaparte
C’est
le cœur léger qu’il quitta son interlocuteur après s’être assuré qu’il
n’était plus suivi. Plus aucune trace, volatilisé. L’impression qu’il
avait dû rêver, que tout ça n’était qu’une vaste comédie. Qui en tout
cas finissait bien.
Passer par la place à l’entrée de Lünen, pensait-il, et engager la
conversation avec un silésien avait été une super idée qui lui avait
permis de se débarrasser de ce type qui l’avait collé pendant beaucoup
trop longtemps.
Ce fut son erreur.
Le temps avait de nouveau viré à la pluie. Mauvais signe. Ce temps
pourri drainait moins de monde sur la route, on restait chez soi, on
sortait moins longtemps, Gaby était plus facilement repérable.
Son fichu vélo lui causait du souci, la chaîne détendue sautait souvent,
toujours au plus mauvais moment, les pneus étaient tellement pourris
qu’il avait décidé de rouler sur les jantes. Heureusement, dans ces
contrées, les planques ne manquaient pas.
Les vergers et les potagers proliféraient en ces temps de guerre.
Visiblement, en Allemagne, ce n’était plus l’opulence, dans les yeux des
gens, on sentait le moral baisser à mesure que la vie devenait plus
difficile, que le ravitaillement subissait les aléas des transports
perturbés par les bombardements.
Le paysage devenait vraiment champêtre, châteaux et maisons-fortes
ponctuaient les tertres qui dominaient la vallée, ce qui lui faisait
autant d’abris possibles pour dormir et se reposer. Après Lünen, il
avait bien progressé, avait passé sans encombre Dastein et ne devait pas
être très loin de Dorsten. Son sac était bien fourni avec des fruits,
du pain sec et un précieux saucisson pas trop dur. Un trésor.
Les bombardements sporadiques le ramenaient aux heures noires du stalag.
Il avait de plus en plus de mal à supporter les ronronnements de
l’approche, les sifflements stridents des projectiles qui fondaient sur
lui comme un vol de gerfauts, les éclats assourdissants des bombes qui
laissaient dans le sol d’énormes cratères, des tas de gravats et de
corps désarticulés. Ses nuits devenaient plus agitées, peuplées de morts
et de paysages ravagés.
Mis à part les cauchemars et des pieds enflés qui l’empêchaient de
forcer sur les pédales, il se sentait plutôt à l’aise. Il avait repéré
sur les hauteurs une espèce de grand parc arboré qui lui parut de bon
aloi près de la cité de Haltern am See, une zone verte où il pourrait
facilement trouver un abri fiable à l’écart de toute présence humaine.
Après un travail d’approche, il s’installa à la tombée de la nuit à
l’aplomb d’un appentis dont le toit en avancée le mettait à l’abri de
toute pluie intempestive. Bien lui en prit car un peu plus tard, une
averse têtue tomba d’un coup. Abri efficace, même le vélo resta au sec.
Dans sa nouvelle planque, pendant ce retrait forcé, il tenta de se créer
un petit coin précaire pour se reposer, pour s’endormir si possible
mais n’y parvint pas. Il réfléchissait à la situation, les idées
tournaient maintenant dans sa tête sans qu’une solution ne s’en dégage.
Trop d’aléas plombaient toute vision claire de l’avenir. Peut-être,
balançait-il, passer légèrement plus au nord vers Schermbeck ou un peu
plus au sud vers Hünxe pour éviter la route vraiment trop fréquentée qui
suit le cours de la Lippe er rejoindre Wesel.
Il sortit alors d’une poche de sa veste un papier froissé, un papier qui
avait souffert, une lettre destinée à Lina, une lettre jamais terminée,
jamais envoyée mais qu’il ne s’était jamais résolu à détruire, qu’il
avait gardée par devers lui. Il l’a relue avec un serrement de cœur : « Le
chemin est long, semé d’embûches. Mon but reste gravé quelque part dans
ma tête et ressemble à ton image. On vit d’espoirs bien sûr et mon
petit espoir intime à moi, c’est toi. Que dire après ces mots ? En tout
cas, ils ont seuls le pouvoir de gommer le temps en grignotant ces mois
de séparation, de me projeter dans l’espace en me rapprochant de toi,
comme dans ces contes merveilleux où tout est possible.
Il vaut mieux un chemin de croix guidé par l’espoir qu’une vie de
camp marquée par les bombes et les travaux forcés. Je suis constamment à
l’affût, je me jette parfois dans les broussailles, sur le bas-côté de
la route à la moindre alerte, je trébuche sur une pierre saillante mais
qu’importe, je vis et je marche vers toi. »
Jamais envoyée parce qu’elle ne répond en rien aux questions que Lina se
pose, à ses appréhensions, même si elle sait bien que les mots peuvent
aussi être menteurs, que Gaby ne soufflerait mot de ce qui pourrait
affecter son moral ou fournir des informations aux malfaisants payés à
intercepter et lire son courrier. Suggérer, dire sans vraiment dire est
un exercice usant qui prend un temps infini.
Gaby rangea la lettre dans sa poche en faisant la moue. La relire ne lui
apporta finalement que de l’amertume. Il valait mieux réfléchir à la
meilleure façon de gagner Wesel. Il savait qu’il lui faudrait faire
preuve d’une grande résilience pour surmonter sa solitude et ses doutes.
L’humidité faisait remonter des rives de la Lippe des odeurs écœurantes. Il se sentait épuisé par les péripéties de ces derniers jours. La pluie avait repris et cette fois, l’esprit vide, le corps endolori, il s’endormit aussitôt. Le réveil fut difficile, l’humidité ambiante lui raidissait le corps, il s’astreignit à faire quelques exercices d’assouplissement avant de reprendre sa marche. La rivière n’était pas loin et il préféra bifurquer par une rue adjacente qui devait mener sur une petite route serpentant entre les vergers et les champs qui verdissaient la colline. Il s’apprêtait à s’engager dans la rue qu’il avait repérée pour quitter la route de la Lippe quand il fut stoppé net dans sa marche.
Une
patrouille…ça recommence, maugréa-t-il. Il se jeta dans une remise qui
bordait la rue en se disant qu’il était voué à passer le reste de sa vie
dans des trous, dans des planques impossibles. Il n’avait plus qu’à
prendre son mal en patience et attendre une occasion favorable pour
s’éclipser. Mais le temps s’écoulait, il perdit patience et résolut de
filer par l’arrière de la remise en y abandonnant son vélo. De ce côté,
la voie était libre. Il lui fallut se laisser glisser le long d’un mur
et contourner le pâté de maisons pour retrouver son chemin. Le paysage
devenait plus bucolique, flanqué de grandes villas, de vastes parterres
qui se dépliaient jusqu’aux rives de la Lippe. Le soir tombait, il
devait trouver une solution pour la nuit. L’une des villas comprenait un
potager donnant sur un petit bois de sapins. Il pourrait ainsi se
ravitailler sans attirer l’attention et se planquer dans le bois. Bonne
pioche : Le gite et le couvert, de quoi être tranquille jusqu’au
lendemain. Après, advienne qui pourra !
Mais quand même, ça ne fait rien, cette histoire de barrage lui trottait
dans la tête. Deux types mal armés lui semblait-il, qui ne contrôlaient
pratiquement personne, il les avait bien vus, caché dans la cabane,
épiant leurs faits et gestes, attendant qu’ils fichent le camp. C’était
bizarre mais tout devenait de plus en plus bizarre avec cette guerre qui
n’en finissait pas et salissait tout. Bref, Gaby ne les sentait pas ces
deux-là…
Il pensa retourner chercher son vélo mais c’était trop risqué. Ce qui
est fait est fait. Demain, il retournerait se servir dans le potager et
pousserait jusqu’à l’espèce de château dont les terres s’étendaient à
perte de vue. Il pensait alors pouvoir bifurquer un peu plus au sud pour
rejoindre Dorsten sans encombre. Il en avait assez de tous ces
contre-temps qui lui sapaient le moral.
En redescendant vers les rives de la Lippe, il déboucha sur la place où
la veille il avait échappé aux deux types qui en contrôlaient l’accès.
Mauvais souvenir. Á proximité, une camionnette transportant des
bombonnes de bière se gara le long du trottoir. Le chauffeur en
descendit pour effectuer sa livraison. Il grimpa à l’arrière, en sortit
un diable pour transporter ses bombonnes et partit en laissant
entrouvert un vantail de la porte arrière.
Se pouvait-il que la chance lui sourie enfin ? Gaby mine de rien
s’approcha du véhicule et se glissa dans l’ouverture, rampant derrière
un amas de planches qui devaient permettre de bloquer les bombonnes
pendant le transport.
C’est
à ce moment précis que plusieurs hommes investirent la camionnette en
hurlant, l’un d’eux tenant en laisse un molosse très agressif. Les dés
étaient jetés. C’était la fin de son « road trip ». Adieu Lina, adieu Louis, Francis, Eugène et tous les
autres. Lyon resterait au loin dans l’azur, un objectif inatteignable.
Il ne connaîtrait jamais Wesel et les rives du Rhin.
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<< Christian Broussas SE Chap 11 © CJB ° 07/08/2025 >>
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