13- SE – La ferme du Haut-Danube (Retour gagnant)
Mon père disait… Souvenirs
épars –
Dernières péripéties
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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube (Retour gagnant) - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) - 15 – Retour de captivité (Le début de la fin) - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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13- Retour gagnant – Objectif Suisse III – 1944 – De Tuttlingen à Schaffhouse
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Quand Gaby se réveilla, il entendit le train grincer en cahotant. Un vague rai de lumière donnait dans le wagon une pâle lueur qui ne permettait pas de distinguer les silhouettes qu’il sentait près de lui. Il referma les yeux, essayant de se rendormir, bercé par le balan du train, mais rien n’y fit.
Une seule certitude : on roulait sur une ligne secondaire donc on ne remontait pas vers le nord, vers Hambourg et les rives de la Baltique. Pas de retour au point de départ, trop long maintenant, trop dangereux depuis que les bombardements s’étaient multipliés. Les Allemands avaient désormais trop besoin de leurs ressources ferroviaires pour les gaspiller avec des prisonniers.
On verrait bien, se disait-il, las, désabusé par son échec, se laissant porter par les évènements. Ils l’avaient cuisiné pour reconstituer son itinéraire, la routine, mais Gaby n’avait rien d’intéressant à leur apprendre. Tant d’autres prisonniers avaient fait la même expérience, racontaient la même chose. Mais les Allemands restaient des Allemands, ils notaient scrupuleusement tout ce qu’il leur racontait, le dossier grossissait à vue d’œil, monstrueuses archives sans véritable contenu. Il est vrai que pendant qu’ils jouaient les scribouillards, ils n’étaient pas sur le front russe. L’enthousiasme du début, leur arrogance se transformaient peu à peu en une lassitude aussi tangible que celle de Gaby. Une fatalité qui menait à l’inéluctable, au pire. Avec pour certains une lucidité effrayante.
Le train s’arrêta soudain en pleine campagne. Aussitôt les questions fusèrent : pourquoi cet arrêt, est-ce le terminus ? La réponse vint immédiatement : des prisonniers furent poussés sans ménagement d’un wagon, cris, interpellations, vociférations des "gefängniswärten", grincements de portes et de chariots qui indiquaient un transfert de marchandises. Deux types en faction qui faisaient les cent pas le long de la voie vinrent fumer une cigarette devant le wagon de Gaby. Ils parlaient du travail, de la famille, rien d’intéressant puis finirent par lâcher un nom : Tuttlingen. On roulait donc en direction de cette bourgade et à croire ce qu’ils disaient, on n’en était pas loin. Le train s’ébranla et Gaby se cala dans son coin en fermant les yeux.
Dans ce wagon, il avait l’impression d’une pause dans son errance, la résorption d’une fatigue qu’il traînait depuis son évasion ; une fatigue lancinante faite de nuits écourtées, de journées harassantes de marche, être toujours sur le qui-vive, à la merci d’un incident quelconque.
Arrêté puis placé à l’isolement, il n’avait qu’une vague notion de temps et d’espace. Il était comme ce train, porté par les rails et prisonnier de ces mêmes rails. Mais les trains finissent toujours par s’arrêter quelque part dans une gare.
Fin provisoire du voyage.
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Le camion bringuebalant sur un chemin de terre le déposa devant un bâtiment de ferme qui s’allongeait vers une mare entourée de bois. Une ferme qui somme toute ressemblait à une ferme bressane.
Une femme entre deux âges sortit d’une étable en tenant un seau de lait à chaque main. Elle déposa ses seaux et parla un long moment avec le soldat qui commandait le convoi. Apparemment, il répartissait les prisonniers de guerre dans les fermes alentour pour renforcer les effectifs. « Ils doivent bigrement manquer de main-d’œuvre pour ratisser tous les valides du coin » se dit Gaby.
Le camion s’éloigna et la fermière lui fit signe de la suivre. Elle tenta maladroitement de lui donner quelques informations et Gaby lui répondit dans sa langue, ce qui ne laissa pas de l’étonner.
- Vraiment, vous parlez allemand ? Vous êtes français m’a-t-on dit.
- efforce de me faire comprendre
L’échange fut bref.
- Je m’appelle Gabriel mais le plus souvent, c’est Gaby. »
- Moi c’est Thekla répondit-elle laconiquement.
Il eut à peine le temps de déposer son sac qu’elle l’entraîna vers l’étable pour la traite des vaches. Une jeune femme vint les aider, prit un seau, un tabouret et sans un mot commença son travail.
« Ma fille Hanna » lui dit Thekla.
Une nouvelle vie l’attendait ici.
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Les débuts furent un peu compliqués avec ces deux femmes mutiques qui ne lui adressaient la parole que pour le travail : ce qu’il faut faire, comment le faire. Communication utilitaire qui le laissait insatisfait. Personne d’autre dans cette ferme, seules ces deux femmes pour s’occuper des bêtes, au bas mot une trentaine de vaches de race "holstein" reconnaissable à sa robe pie à dominante noire, excellente productrice dont on tirait lait, fromages et yaourts.
Deux femmes qui visiblement, ne savaient plus où donner de la tête. D’autant plus qu’elles devaient aussi s’occuper d’un troupeau de chèvres et de la basse-cour et produire assez de foin et de céréales pour nourrir tout ce monde.
Au bout d’un mois, un responsable en uniforme vint faire le point, savoir s’il s’insérait, s’il travaillait bien et s’il n’avait pas de velléités de fuite. Gaby n’entendit que sa dernière phrase.
- N'oubliez pas, menaça le type, que c’est un évadé et qu’il est sous votre responsabilité. Sinon, vous n’aurez plus d’aide.
Après son départ, c’est Gaby qui aborda la question. Crever l’abcès pour que tout soit clair entre eux.
- J’ai entendu des bribes de votre conversation, je n’ai rien contre vous et le peuple allemand en général mais pour ce qui concerne la question de l’évasion, je ne peux rien vous promettre.
A son tour, elle fut directe.
« Je lui ai dit beaucoup de bien de vous et je le pense mais rien concernant la question de l’évasion. Nous savons bien que c’est une idée fixe des prisonniers… surtout des français ajouta-t-elle avec un léger sourire que Gaby ne lui connaissait pas.
Thekla le regarda longuement et ajouta :
« Par contre, j’ai obtenu du policier que vous puissiez aider Hanna pour le ramassage du lait dans les fermes alentour.
A partir de ce moment, leurs relations s’améliorèrent. Hanna aimait bien parler, commenter les menus événements du village, sauf la guerre qui restait sujet tabou, le long et pesant silence qui avait précédé l’arrivée de Gaby lui avait paru interminable. Malgré sa venue et l’animation qu’il apportait, elle restait toujours en retrait, sur son quant-à-soi, évitant tout sujet trop personnel. Pendant tout le temps du ramassage du lait, Hanna lui parlait de chose et d’autre, que parfois il ne comprenait pas, mais surtout pas de leurs déboires familiaux. Une fois par semaine, ils livraient des produits laitiers dans la région, allant jusqu’à Sigmaringen au nord-est de Tuttlingen ou Engen dans le sud.
Et puis un jour son attitude changea brusquement. Un jour comme un autre pourtant, sans transition, elle dit à Gaby :
- Vous savez, si ma mère est comme ça, si elle ne dit rien, pleure chaque soir, c’est que le malheur ne nous a pas épargnées.
- Le malheur, c’est la guerre, répondit Gaby, et elle n’a épargné personne.
Hanna stoppa net le camion de lait sur le contrebas de la route et se mit à pleurer, la tête appuyée contre le volant. Gaby, confus et gêné par la situation, ne savait que faire. Il descendit du véhicule pour fumer une cigarette et échapper au climat pénible qui s’était instauré. Il regrettait maintenant sa répartie qui avait dû la déstabiliser.
Au bout de quelques minutes, elle descendit à son tour et lui fit signe de remonter. La suite de cette scène se passa dans un silence pesant cassé par le bruit des bidons qui s’entrechoquaient, les échanges de politesse avec les fermiers qui attendaient devant leur étable pour livrer leur lait. Le processus était toujours le même : on échangeait quelques paroles, Hanna descendait du camion les bidons vides, Gaby plaçait les bidons pleins sur une balance, aidé parfois de la fermière puis les hissait dans le camion pendant qu’Hanna notait sur un carnet la quantité de lait livrée. De ferme en ferme, chaque jour.
Quelques
jours plus tard, Hanna prit l’initiative de rompre le silence.
- Vous savez, l’autre jour j’ai pensé que vous nous rendiez responsables de la
guerre et que vous nous en vouliez à ma mère et à moi-même.
- Que vous dire, le mal est fait, nos pays sont à feu et à sang et la guerre
continue.
- Je ne le sais que trop, jusqu’à la destruction totale de l’Allemagne. Malgré
la censure, tout arrive par se savoir. Les soldats en permission parlent même si
c’est interdit. Et même s’ils en disent peu, leur allure, leur moral parlent
pour eux.
- Je vois aussi ce qu’il se passe autour de moi. Ici, on manque de tout, la
situation se délabre de jour en jour et pourtant, je ne suis pas là depuis
longtemps. Ici, il ne reste dans les fermes que des femmes et des vieillards.
Hanna ne put de nouveau retenir ses larmes.
- Chez nous, mon frère est mort en Russie, on n’a jamais retrouvé son corps,
mon père malgré son âge avancé est mobilisé dans les troupes de défense
passive, quant à ma sœur Sigrid, elle a eu beaucoup d’ennuis et a été placée
dans un centre spécial. Enfin, au moins elle est vivante. De mes deux cousins, Henrik
est mort au sud de Rome où on sait qu’une
grande bataille se déroule au Monte Cassino et Friedrich a disparu, on n’a plus
aucune nouvelle de lui. On sait bien ce que ça veut dire !
Gaby la réconforta comme il put mais ses paroles l’avaient d’autant plus
marquée qu’elle savait qu’il avait raison, que son pays s’appauvrissait chaque
jour un peu plus de ses hommes et de ses ressources. Que son destin était
scellé. Les larmes d’Hanna traduisaient toutes ces douleurs inexprimées qui se
déversaient parfois comme à l’instant par flots qui semblaient inextinguibles. Tant
bien que mal, ils s’efforcèrent de terminer leur tournée et de faire malgré
tout bonne figure. Cependant, le lendemain, une bonne nouvelle arriva à la
ferme : les autorités renvoyaient à la ferme sa sœur Sigrid qui serait
vraiment plus utile à la ferme que dans son centre de rétention. Mais Gaby
voyait bien que la situation ici pourrait très bientôt devenir invivable et
qu’il valait mieux prendre les devants, tenter une nouvelle fois sa chance. Que
diable, pourquoi prendre en pitié ces gens qui ne lui étaient rien et pour
lesquels il ne pouvait rien, son destin et son cœur étaient loin d’ici, là-bas
vers la Suisse, de l’autre côté d’une frontière qui l’attirait comme un aimant.
Dès
lors, sa décision était prise, malgré les risques, malgré le manque de
préparation, il tenterait une nouvelle fois de s’évader.
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