14 – SE La rue St-Eusèbe (Retour à Lyon)
Mon père disait… Souvenirs
épars –
Crispation des antagonismes -
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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – La rue St-Eusèbe (Retour à Lyon) - 15 – Retour de captivité (Le début de la fin) - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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14- La rue St-Eusèbe - Retour à Lyon -
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« L’oubli, c’est la
miséricorde de Dieu. Sa grande pitié pour nous, ses créatures. » Kamel
Daoud
Retour à Lyon après plus de trois mois passés à Condal à la campagne dans
la ferme familiale du Bois Joli. Sentiments mêlés entre renouer avec la ville,
les copines, chercher un nouveau travail et le climat délétère de la ville.
Lina avait l’impression que le climat s’était encore détérioré depuis son
départ.
En tout cas, pas question de retourner chez Petercem. Et justement, une
opportunité se présente chez Heudebert, une usine implantée dans le quartier, un
fabricant de produits à base de blé, des pâtes, des soupes, de la farine, et
ici surtout des biscottes. Travail facile et répétitif. Seul problème de taille :
des machines anciennes et chatouilleuses qui se dérèglent facilement. Il faut
alors attendre qu’un spécialiste vienne vous dépanner. Mais les outilleurs et régleurs ne suffisent
pas à la tâche, les pièces de rechange sont introuvables, il ne reste plus qu’à
en usiner de nouvelles, ce qui prend un temps fou. Avec le temps, Lina apprit à
réparer elle-même les pannes à répétition, les plus simples et les plus
nombreuses, celles qui empoisonnent la vie des opératrices er met les chefs sur
les nerfs.
Ses nouvelles fonctions lui occupaient l’esprit, l’empêchaient de penser à la
situation, de se ronger les sangs en pensant à Gaby, de se poser des questions
sans réponses. Où était-il, que faisait-il, comment se portait-il,
pourquoi ce silence… rien depuis la fameuse lettre que lui avait apporté
Jeanne. De quoi perdre le moral mais elle n’était pas faite de ce bois-là.
Lina tâtonna pendant quelques jours à reprendre ses repères, mais aidée par
Jeanne qui préféra finalement rester chez Petersem, elle reprit sa vie
d’habitudes. Puis Jeanne déménagea dans son immeuble et elles devinrent
inséparables. Elles se racontaient les petites combines des ouvrières
d’Heudebert pour racler un peu de nourriture, celles de Petersem pour sortir
des ateliers des pièces et les revendre au marché noir. Ce qu’elles appelaient
"le recyclage".
Changement de vie avec le déménagement rue Saint-Eusèbe, toujours dans le même
quartier. Rien de tel pour s’occuper l’esprit plutôt que de penser à ces années
de cendre qui s’étiraient en attentats et en répression, en conflits qui
ponctuaient le monde, au vide de l’absence de Gaby. Maintenant, dans son petit
rez-de-chaussée avec le coin jardin, elle pouvait s’aménager un potager, faire
son jardin, élever quelques poules, quelques lapins… Elle se voyait déjà
aménageant un coin pour les poules au fond du jardin et installant des clapiers
à côté.
Depuis quelques jours, Lina était intriguée, ou plutôt contrariée par les
bruits équivoques qu‘elle détectait parfois, provenant surtout du fond de
l’appartement. Et ne pas comprendre ne lui plaisait pas vraiment. D’où une
certaine irritation. Que signifiaient ces bruits qu’elle n’arrivait pas à
identifier ? Le soir et même parfois fort tard dans la nuit, au-delà du
couvre-feu, des crissements, des chuchotis, tout un peuple de chauves-souris en
mouvement. Parfois dans la journée, le dimanche par exemple, elle tendait l’oreille,
traquant le moindre bruit suspect mais rien, aucun de ces petits bruits qu’elle
ne parvenait pas à identifier.
Et puis elle s’habitua, ne prêtant plus guère attention à ces bruits entrés
dans son quotidien vespéral. Elle n’osait pas en parler, même à Jeanne de peur
de passer pour une trouillarde qui se faisait du cinéma. Puis, lassée de cette
situation, elle se résolut à en parler à Jeanne qui rosit joliment, l’air gêné.
Elle finit par lui avouer qu’un groupe de résistants, dont son frère René faisait
partie, utilisait une cave de l’immeuble comme lieu de réunion.
Réaction immédiate de Lina : c’était folie que de choisir un lieu si peu
sécurisé. Si elle avait détecté des bruits suspects, d’autres pouvaient aussi
être troublés et alerter les autorités. A y bien réfléchir d’ailleurs, Lina
songeait à deux types, des inconnus, qu’elle avait croisés un soir venant sans
doute des jardins : Mais non, ils venaient de la cave, à une minute près,
elle aurait pu les surprendre surgir de l’escalier ! « Tu te rends
compte, s’écria-t-elle, des inconnus qui surgissent de l’escalier des caves… de
quoi se poser des questions, avoir la puce à l’oreille. J’aurais pu tout
aussi bien tomber sur ton frère ou pire, sur la concierge qui le connaît de vue
et aurait été intriguée. Nous savons très bien toutes les deux qu’elle n’est
pas fiable, elle ne s’en cache d’ailleurs pas. »
Elle devait être exécutée peu après par des résistants, à coups de matraque, la
tête fracassée, au petit matin devant chez elle, alors qu’elle rentrait les
poubelles, pour avoir dénoncé deux résistants que la police de Vichy cueillit à
leur domicile. Elle-même avait été repérée par un résistant infiltré à la
préfecture de police… mais ceci est une autre histoire.
En tout cas, Douche froide pour Jeanne et pour le groupe de René qui devait rapidement
remédier à cette situation. Pour le moment, ils devaient se faire oublier après
leur coup de mains sur des fichiers de la préfecture pour fabriquer des faux
papiers. Bonne prise de guerre mais ils étaient désormais dans le collimateur
des autorités de Vichy.
Finalement, ils améliorèrent leur dispositif en passant chez Jeanne avant de
descendre à la cave pour s’assurer de n’être pas suivis, Jeanne et Lina
suppléant parfois le guetteur qui surveillait maintenant les abords de
l’immeuble.
Les choses se corsèrent quand René débarqua chez sa sœur, la nuit en plein
couvre-feu, tout essoufflé après une course poursuite avec une patrouille. Chez
Jeanne, impossible de rester, c’est bien le premier endroit où on viendrait le
débusquer.
Des autres membres du groupe, aucune nouvelle, ils s’étaient évanouis dans la
nature. Arrêtés peut-être, torturés… René ne tenait plus en place. Beaucoup de
groupes de résistants finissaient ainsi, imprudents, dénoncés par des indics ou
simplement des jaloux.
Une cabane en particulier l’intéressait : celle laissée à l’abandon d’un voisin prisonnier en Allemagne, un lieu à l’écart du parc où il pourrait même passer pour le nouvel occupant de la cabane. Voilà Lina et Jeanne lancées malgré elles un acte de résistance. Elles désiraient seulement sauver René, le soustraire aux griffes de la police mais c’était un homme en cavale, toujours en danger. Peu avant la Libération, René fut repéré, on ne sut jamais comment, dénoncé à la Milice qui le remis aux Allemands. Inutile de décrire l’état de Jeanne quand elle apprit la nouvelle. Heureusement, elle put compter sur le soutien de Lina et de ses amies de chez Petercem. Cette épreuve, aussi cruelle qu’elle fût, les rapprocha fortement, elles restèrent très liées jusqu’à ce que Jeanne s’exile, peut-être pour oublier ce malheur ou du moins pour y mettre de la distance.
Chacun alors porta sa croix de la guerre et de ses séquelles qui se firent sentir encore longtemps après comme Lina avait déjà pu le constater dans sa propre famille après la fin de la Première guerre mondiale. Son père, mon grand-père Jules, en revint à jamais marqué, pourtant vu son âge et sa nombreuse famille, il était resté à l’arrière, pourtant ses fils étaient trop jeunes pour partir au front, Jules l’aîné n’ayant que quinze ans au début de la guerre. Et pourtant, il eut toutes les peines du monde à retrouver ses marques, ses habitudes d’avant-guerre, sa place comme chef de famille, de l’aveu même de sa femme et de ma mère Lina.
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- Dis Lina, tu penses que les juifs sont nombreux dans notre quartier ?
Lina, décontenancée par la question, resta interdite. Que diable, quelle mouche piquait Jeanne !
- Heu, oui… Hier on a arrêté les pâtissiers de la place des Maisons neuves sous prétexte qu’ils seraient juifs et qu’ils ne se sont pas déclarés en préfecture. Tu es au courant ?
- Ah, la chasse aux juifs, dans notre quartier à présent. L’année dernière, ils ont organisé des rafles aux Brotteaux, à Monplaisir, en banlieue mais très peu par ici. C’est plutôt tranquille, plutôt ouvrier, même si le fort de Montluc n’est pas loin. Heureusement, beaucoup n’ont pas attendu et sont partis se mettre au vert ou ont fui à l’étranger. D’ailleurs, des filières existent pour les prendre en charge… y compris d’ailleurs chez Petercem.
Jeanne resta bouche bée et n’insista pas. Au bout d’un moment pourtant, elle marmonna :
- Quand même, chez Petercem, et je n’ai rien vu … Tu aurais pu me mettre au courant… J’ai vraiment l’air d’une bugne !
- Tu sais, moins on parle et mieux on se porte ; et puis de par le poste que j’occupais, j’étais mieux placée que toi pour savoir ce qu’il se tramait ici ou là, les allers et venues des représentants des syndicats clandestins, la maîtrise qui fermait souvent les yeux, les pro vichistes mis à l’écart ou neutralisés. En 1941, c’était bien sûr embryonnaire mais deux ans plus tard, la situation s’était inversée.
Lina en resta là. Elle n’aimait pas aborder ce sujet. Dans ces temps dangereux, les gens avaient perdu l’habitude de s’engager, de donner leur opinion. Elle aurait pu ajouter qu’elle soupçonnait fortement chez Heudebert l’existence d’une filière pour exfiltrer des gens en délicatesse avec Vichy et les Allemands.
Se taire était déjà résister.
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