16- SE Un billet retour

Mon père disait… Souvenirs épars –
Dernières péripéties - 



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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse –
13 – La ferme du Haut-Danube (Retour gagnant) - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) - 15 – Le début de la fin (Retour de captivité) -  16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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16- Un billet retour – Après Schaffhouse – 1944
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- Quelle poisse ! se répétait Gaby, entrer en Suisse sans le savoir puis ressortir en Allemagne pour se faire coincer à quelques dizaines de mètres de la frontière, il n’y a qu’à moi que ça arrive.
Cette poche de Schaffhouse l’avait attiré comme une luciole. Elle était si tentante, ça semblait si facile mais c’était compter sans le dédale de la frontière entre les deux pays et cette satanée enclave de Büsingen, piège diabolique où il était tombé.

- Tout ça pour rien, se disait-il, avoir enduré le froid et la faim parfois, dans la peur constante du quotidien pour finir dans ce piège, être passé en Suisse pour revenir en Allemagne, voilà qui eut été fort cocasse s’il avait eu le cœur à rire. Le dindon de la farce, oui je suis vraiment le dindon de la farce, maugréait-il en se souvenant de la pièce de Feydeau qu’il était allé voir jouer un soir au théâtre de l’Horloge situé près de la place du pont à Lyon.

Et si, et si… se reprochait-il, il avait choisi un autre chemin, s’il avait continué en direction du Rhin et tenter sa chance une fois atteint le fleuve… Il avait choisi la mauvaise solution… N’aurait-il pas mieux fait d’attendre sagement la fin de la guerre, bien à l’abri au lieu de tenter l’aventure   Mais on ne se refait pas. Gaby se reprochait son caractère rebelle, refuser de … quitte à en payer le prix !
Ce n’était pas la première fois que son entêtement lui jouait des tours. Déjà en 1935 par exemple, il avait refusé de signer la diminution de salaire que son patron voulait lui imposer, préférant le chômage à cette humiliation. Faire front plutôt que de se soumettre. Avec les Allemands, même attitude : s’opposer et rester la tête haute.

Heureusement, la prison de Büsingen n’avait rien d’un mouroir. Les conditions de détention étaient certes difficiles mais il avait connu pire au cours de ses évasions. Les gardiens ne cherchaient pas à faire du zèle, un personnel vieillissant, anciens combattants de 14-18, éclopés du front russe recasés ici faute de mieux… Le responsable était un rescapé du front russe où il avait perdu un bras ce qui en disait long sur l’état des forces allemandes. Déjà à Tuttlingen, pendant ses tournées, Gaby avait bien remarqué qu’il ne restait quasiment plus d’hommes dans les campagnes, des enfants, quelques réformés… C’était évident, l’Allemagne avait laissé ses forces vives un peu partout, des steppes gelées de Stalingrad et de Léningrad aux étendues désertiques de Tobrouk et d’El Alamein.

Il accusait le coup, le moral au plus bas quand il se produisit un de ces évènements imprévisibles, coup de théâtre qui le laissa ébahi. Il passa ainsi d’un moral en berne à un espoir insensé au gré des rares informations qu’on lui donnait. Sa vie ressemblait à une eau qui lui coulait des mains sans qu’il n’y pût rien. Il attendait.

Car rien n’était encore définitif dans son histoire. Le surlendemain, quand les Allemands voulurent le transférer à Gailingen, Une petite ville un peu plus à l’est, les Suisses s’y opposèrent en accusant les Allemands d’avoir violé leur frontière, d’aller récupérer des évadés sur leur territoire. Et comme ils étaient obligés de passer par la Suisse pour s’y rendre, la situation était bloquée. D’autant plus qu'il reçut le renfort inattendu de la Croix-Rouge qui voulait récupérer les prisonniers malades ou mal en point. Et il n’était pas vraiment en forme. Outre le moral atteint, il avait beaucoup maigri pendant son long périple et faisait plutôt peine à voir.
Le médecin suisse qui vint l’examiner préconisa son rapatriement ce qui mécontenta fortement les Allemands qui durcirent ses conditions de sa détention.

Gaby devint ainsi une espèce d’enjeu entre les Allemands, la Croix-Rouge et les Suisses. Cette fois, les suisses étaient résolus à faire respecter leurs droits, ceci d’autant plus que, du côté allemand, les potentats locaux avaient tendance à s’affranchir d’un pouvoir central affaibli par les déboires militaires et la désorganisation d’un pays exsangue. En fait, les Suisses en avaient assez d’être pris en étau entre Allemands et Alliés : Tout le savait que tout récemment, l’aviation américaine avait bombardé ("par erreur" s’était-elle excusée) la ville de Schaffhouse, faisant une centaine de victimes dans la cité. Explication officieuse : ces bombardements devaient entraver le trafic ferroviaire entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Les Allemands eu profitèrent pour faire quelques incursions dans le territoire suisse.

Réaction musclée des Suisses très remontés contre les uns et les autres et décidés à faire respecter leur intégrité territoriale. S’en suivit un chasser-croiser entre Allemands et Suisses aidés par la Croix-Rouge qui avait pris en charge Gaby et manœuvrait pour le transférer en Suisse avant de le rapatrier. D’autant plus qu’un nouvel interlocuteur se manifesta en la personne d’un émissaire de la "mission Scapini". Stupeur de Gaby qui n’en avait jamais entendu parler. En fait, il s’agissait d’une structure pétainiste qui négociait avec les Allemands le sort des prisonniers français, avec il est vrai peu de résultats. Mais un renfort supplémentaire était toujours bon à prendre.

Peu après, Gaby vit arriver dans sa cellule un jeune homme assez timide, un médecin de la Croix-Rouge venu pour une contre-expertise qui l’examina en le rassurant sur son sort et transmis ses conclusions favorables à une commission chargée de statuer sur son cas. Malgré cette visite et celle d’un envoyé de la "mission Scapini", volubile et optimiste qui lui apporta même un colis au nom de l’Etat français, Gaby tournait en rond dans sa cellule en se demandant s’ils le renverraient vers Hambourg ou à l’Est. « Non, non soutint ce dernier, on se débrouillera pour vous faire rapatrier. De toute façon, le nord, c’est trop loin, les trains trop souvent bombardés, de moins en moins sûrs et l’Est c’est mort, les russes progressent constamment, ils seront bientôt en Pologne. » C’est ainsi qu’il glana quelques informations sur le cours de la guerre, comprenant que certains Allemands devenaient plus conciliants pour éviter d’hypothéquer leur avenir.  

Après cette dernière visite, plusieurs jours s’écoulèrent, une éternité pour Gaby qui rongeait son frein et désespérait d’une situation toujours aussi bloquée puis ses conditions de détention s’améliorèrent. Il en profita pour prendre langue avec l’un de ses gardiens, un ouvrier gravement blessé en Russie qui avait perdu un fils envoyé en Egypte dans les troupes de Rommel et qui tremblait de perdre son autre fils engagé en Italie. Il comprit à demi que l’Italie était perdue, Mussolini coincé dans un réduit au nord du pays et que les choses allaient de mal en pis pour les troupes allemandes.

Alors, il reprit confiance, se disant que plus le cours de la guerre serait néfaste pour les Allemands, plus il aurait de chances d’être rapatrié. Et effectivement, peu de temps après, Il apprit cette nouvelle à laquelle il avait peine à croire :

C’est le représentant de la "mission Scapini" qui vint l’informer de sa fortune en s’attribuant tout le mérite de ce succès. En fait, il dut son rapatriement à la négociation engagée par la Croix-Rouge suisse aidée de l’inspecteur de la "mission Scapini" dans le cadre de l’application de la Convention de Genève.

A l’annonce de cette incroyable nouvelle, il n’exprima aucune joie mais ses pieds ne touchaient plus terre, seules quelques larmes, qu’il tenta de réprimer, s’échappèrent de ses paupières. Il savait maintenant qu’un rêve pouvait devenir réalité même s’il devait se pincer pour s’en persuader.
Épuisé par ces péripéties, il dormit d’un trait jusqu’au lendemain matin.
Personne, jamais personne ne croirait qu’il avait réussi une évasion manquée !

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