17- SE Les retrouvailles

Mon père disait… Souvenirs épars - 
Direction Lyon 

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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse –
13 – La ferme du Haut-Danube (Retour gagnant) - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) - 15 – Le début de la fin (Retour de captivité) -  16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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17- Les retrouvailles – Le bout du tunnel – Après Büsingen – Mai 1944
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Quand Gaby se réveilla, il entendit le train cahoter en grinçant. Un vague rai de lumière éclairait le wagon en diagonale. Gaby ouvrit un œil et pendant de couts instants, il eut quelques flashs, il se crut revenu dans le train de Tuttlingen qui le conduisit vers la ferme du Haut-Danube. Il referma les yeux, essayant de se rendormir, bercé par le ballant du train, mais rien n’y fit. Les images défilaient comme s’il visionnait le même film. 

Émergeant de son demi sommeil, il sursauta ne sachant plus bien où il se trouvait puis le train ralentit et s’arrêta dans une petite gare dont il vit s’afficher le nom sur un fronton : Mon dieu, Nantua dans l’Ain, où résidait son beau-frère Henri, où plus tard, il viendrait visiter son musée de la Résistance. Il se cala sur la banquette, s’assoupit, rassuré, apaisé par le balancement régulier du train sur les rails. Le voyage tirait à sa fin. Adieu Hanovre, Hambourg et la Baltique, adieu la vallée de la Lippe, adieu Tuttlingen et la haute vallée du Danube... Peu après, le train quitta la gare de Bourg-en-Bresse sans qu’il s’en aperçut, Lyon serait bientôt en vue…

Maintenant qu’il approchait du but, il se sentait étranger aux évènements comme si ça concernait d’autres personnes. Il y avait tellement pensé, il y avait tellement rêvé qu’il ne parvenait pas à se projeter dans le présent. Appréhension diffuse aussi d’être déçu, qu’il ait trop enjolivé son retour, que la réalité ne soit qu’un pâle reflet de ses espoirs.

La gare de Perrache n’avait pas beaucoup changé, largement épargnée par la guerre. Pourtant, elle constituait un passage obligé entre la méditerranée et le Rhin mais les bombardements n’avaient jamais durablement nui au trafic. Il n’en était pas de même au nord de Lyon, en Bresse où la voie ferrée qui passait dans le bas de Saint-Amour pour filer ensuite près de la ferme des parents de Lina faisait souvent l’objet de sabotages. D’où son inquiétude sur les conséquences possibles, les mesures de rétorsions des forces d’occupation. On pouvait s’attendre à tout, y compris une rafle d’otages pris au hasard, Lina raflée comme ça, un samedi sur le marché de Saint-Amour…
Il tenta de chasser ces pensées négatives tandis que le train entrait en gare.

Gaby eut du mal à reconnaître la place et le cours de Verdun. Pas grand monde, place quadrillée, plus d’uniformes que de civils. Lyon avait vraiment sa tête des mauvais jours. Et ça durait depuis presque quatre ans ! Avec une situation qui se dégradait, les rapports devenaient plus durs depuis la suppression de la Zone libre et depuis que les Allemands reculaient peu à peu sur tous les théâtres d’opération. Il pensait à Lina qui avait dû endurer cette situation pendant tout ce temps. À tout le moins s’en accommoder.

« Mon dieu se dit-il, soudain, nous sommes aujourd’hui le 3 mai, jour de mon retour à Lyon et… date anniversaire de Lina. Je serai son cadeau d’anniversaire pensa-il en esquissant un sourire. » Puis, posant le breuvage offert par la Croix-Rouge, il resta pensif : 32 printemps comme on dit et on ne s’est pas revus depuis… Il n’osa pas compter. Ces mois qui s’étaient accumulés les avaient éloignés aussi sûrement que la distance ou les frontières.

Que serait ce premier regard, que pourrait-il y discerner ? Et elle ? Son regard s’était déjà posé sur la Drôle de guerre, sa « période allemande, » comme Picasso avait eu sa période bleue. La vie du camp, c’était la galère permanente, avec des pointes certains jours. Mais de tout cela, il ne parlerait pas. A quoi bon ? Seuls ceux qui avaient partagé la même expérience pouvaient comprendre, partager. Compatir, se mettre à la place, impossible, la meilleure volonté du monde n’y pourrait rien. Faut croire que c’était une autre dimension, partager sans rien dire, une osmose au-delà des mots, comme l’unisson musical. Verrait-elle cela dans son regard, le premier regard lumineux, insolé, qui abolit tout et conditionne le reste. Moment du face à face inéluctable au-delà des mots.

« Le temps perdu ne se rattrape jamais » disait sa belle-mère en bonne paysanne. Eux ne chercheraient rien d'autre que vivre pleinement leurs retrouvailles la paix revenue.
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Lina se sentait bien chez Heubebert, un cocon à l’abri du bruit et de la fureur extérieure. Sitôt son travail terminé, elle courait chez Jeanne écouter la BBC en buvant leur thé à petites gorgées. Parenthèse qu’elles attendaient avec impatience, leur respiration quotidienne, leur antidote anti déprime. De leurs périples en Bresse, elles rapportaient toujours des trésors, les farines, surtout la farine de maïs et la maïzena, la crème bien épaisse, onctueuse, le beurre bien jaune que son père barattait si bien, les fruits de saison pour les tartes, de quoi confectionner des merveilles de gâteaux qu’elles dégustaient ensuite chaque soir avec leur thé après le travail.

Jeanne dont toute la famille habitait plus au nord entre Bletterans et L’étoile, haut lieu du vin du Jura et du vin jaune, revenait souvent lestée de ce précieux breuvage qui leur servait le plus souvent de monnaie d’échange. Chacun dans cette économie de pénurie, troquait ce qu’il pouvait.
L’oreille collée au poste, elles boulaient de connaître les nouvelles diffusée par la BBC.

L’espoir. Chaque semaine apportait son lot de défaites, de reculs allemands, la peau de chagrin rétrécissait peu à peu.

Elle n’imaginait pas que bientôt Gaby serait là, devant elle. Pour le moment, elle réagissait aux flots d’informations que crachait la radio : inquiète quand les forces alliées piétinent en Italie, la bataille de Garigliano qui s’enlise, enthousiaste quand elle suit chaque victoire russe : Olevsk, Bila Tserkva, Berdytchi, Rokitno… Des noms qui tournent dans sa tête, qui mènent tous vers la frontière polonaise. Lina et Jeanne se blottissaient devant le poste, le plus près possible pour entendre avec un son minimum. Rituel de chaque soir. Après, elles dînaient avant que Lina rentre chez elle avant le couvre-feu.

Quand on frappa à la porte, elle râla en posant son fer à repasser, se demandant qui pouvait bien venir la déranger à cette heure. Jeanne sans doute, qui d’autre. Ses autres amies habitaient trop loin, elles n’auraient pas pris le risque de braver la nuit et le couvre-feu.

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