18- SE Vivre dans le provisoire

Mon père disait… Souvenirs épars - 
Le bout du tunnel – 


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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse –
13 – La ferme du Haut-Danube (Retour gagnant) - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) - 15 – Le début de la fin (Retour de captivité) -  16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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18- Vivre dans le provisoire – Après Büsingen – Mai/juin 1944 
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Ah, leurs retrouvailles. Enfin !
J’aurais voulu les fixer ces retrouvailles dans le plus profond d’une pellicule. Une photo exceptionnelle pour un jour exceptionnel. Pour l’éternité, version Robert Doisneau. Une vraie photo celle-là, pas une photo de cinéma ou de pub. Une photo qui fait rêver, qui fixe une réalité pour l’éternité. Mais l’instantané est chose évanescente, surtout à l’époque de l’argentique.
Il n’y eut certainement qu’un baiser furtif, mes parents n’étant pas du genre expansif, même en privé sans doute, rien que quelques larmes pleines de rires quand des sentiments trop forts peinent à s’exprimer, à s’épancher comme s’ils ne parvenaient pas à s’arracher des profondeurs du corps. Comme s’ils étaient trop longtemps restés enfouis pour éclater enfin au grand jour sans restriction lors des retrouvailles.

De toute façon, comment une photo pourrait-elle transcrire les réactions du corps, l’imperceptible tremblement d’une lèvre, le frisson traversant l’échine, la petite larme hésitante qui frémit, pour effacer le temps de la séparation. Eux désiraient se projeter de toutes leurs tripes dans l’avenir même si ce chemin incertain risquait de tomber dans les ornières de la Libération.

Certes, Lina pouvait compter sur son travail chez Heudebert pour "vivre petitement" comme elle disait – cette expression lui était restée- mais quid de l’avenir pour Gaby ? Il rentrait de captivité, marqué par les épreuves et très amaigri. Ma tante Emma n’avait rien osé dire à sa sœur mais elle l’avait trouvé changé, have, ayant perdu presque tous ses cheveux, lui qui avait toujours eu un air de jovialité inaltérable.

Lina avait été avertie de l’ineffable nouvelle par la Croix-Rouge, une charmante jeune fille qui était venue toquer à la porte alors qu’elle rentrait à peine du travail. Toute timide, elle s’embrouilla dans ses explications au point que Lina eut du mal à comprendre ce qu’elle lui voulait. « Mon mari, dites-vous, il est sur le chemin du retour, libéré et pris en charge par la Croix-Rousse… C’est bien ça ?
Incrédulité. Elle y croyait sans y croire, comme le père Noël quand elle commençait à douter. L’envie d’y croire mélangée à l’appréhension d’être déçue.
Et puis coup de sonnette, il est apparu sur le pas de la porte avec son ridicule petit baluchon, son triste visage émacié, mangé par la barbe, les bras ballants. 

Tout juste si elle le reconnut. Un court laps de temps, elle le dévisagea, décontenancée. Sous le masque des années de détention, elle scrutait ses traits comme des traces d’un palimpseste improbable. C’était lui… mais sans être tout à fait lui. Il lui faudrait encore du temps avant de pleinement le retrouver. La mimique un rien ironique, des commissures des lèvres, ses yeux d’une infinie douceur, cette impression diffuse de n’être de nulle part, qui ne l’avait jamais vraiment quitté.

Elle l’agrippa dans une accolade qui n’en finissait pas : La voisine intriguée, ouvrit sa porte et devant le spectacle s’écria : « Mon dieu ! » Et leur porte se referma sur cette intimité dont ils rêvaient depuis quelque quatre ans.
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Gaby avait beau essayer de reprendre ses marques, il se sentait vide, ne voyait qu’un avenir bouché. Lina avait un travail, lui n’en avait plus. Le docteur Baridon qui le suivait maintenant depuis une douzaine d’années, qu’il consulta dès son retour, l’avait mis en garde :
- Bon, physiquement, le "régime camp de prisonniers" et "en cavale" ne sont pas des plus recommandables mais vous allez récupérer progressivement. Sur ce point, je ne me fais pas trop de soucis. Reste la tête… ajouta-il avec un soupir.

Dans son cabinet, Il en avait déjà vu défiler un certain nombre de ces rapatriés qui pensaient vivre leur retour comme une simple formalité et recommencer leur vie là où ils l’avaient laissée quand ils étaient partis. Comme une chaise vide qu’ils avaient laissée et où ils pensaient pouvoir se rasseoir sans formalités. Mais la vie, ça ne fonctionne pas comme ça. Le temps court et vous laisse à la traîne. Il se souvenait de cet homme qui s’était forcé à reprendre sa vie d’avant sans y parvenir. Il était venu consulter comme si la médecine pouvait guérir de genre de problème. On lui avait appris qu’un peu plus tard cet homme avait disparu et qu’on ne l’avait pas revu depuis, sans doute parti vers une autre vie, telle qu’il se l’était imaginée quand il était "là-bas". Pour mettre sa vie en conformité avec ses rêves.

Gaby aussi faisait des efforts. Il tentait chaque jour de bêcher son jardin mais pour l’instant les forces lui manquaient. Il n’avait aucune nouvelle de ses copains, prisonniers ici ou là. Gaston travaillait dans une ferme quelque part en Saxe, il se tenait peinard en attendant la suite. De Marius, il ne savait rien sauf qu’il avait été transféré dans un camp loin dans le nord du côté de Königsberg. Henri avait rejoint le Maquis après la loi sur le STO. « L’Allemagne, jamais, avait-il fulminé, des promesses, des promesses… et une fois là-bas… On les connaît ces salopards… » ! La Résistance armée s’était ainsi rapidement étoffée de tous les réfractaires au STO et à la politique de Vichy.

Depuis la disparition de la zone sud et la reprise en mains des leviers du pouvoir par les Allemands, la vie était devenue de plus en plus difficile à Lyon, les rafles se multipliaient, la peur hantait maintenant la vie quotidienne, la dynamique létale attentats-répression envahissait l’espace des relations sociales. Lina supportait de moins en moins cette situation aussi, quand elle vit que Gaby éprouvait beaucoup de difficultés à reprendre une vie normale, elle lui proposa de partir "se mettre au vert" chez ses parents à Condal. Tant pis pour son travail, ils verraient quand ils reviendraient. De toute façon, le travail devenait sporadique, les alertes, les coupures de courant se multipliaient, pas une journée sans problèmes, les livraisons de marchandises aléatoires, tenant à leur raréfaction provoquée par les réquisitions allemandes et au chaos des communications.
La désorganisation des transports tenait aussi bien aux nombreux bombardements des Alliés qu’à une stratégie de la Résistance de saboter routes et voies ferrées. Mais ça empoisonnait aussi le quotidien de la population.

Tous ces éléments ont fait que Lina et Gaby ont enfourché leurs vélos, celui de Gaby arrimé à une carriole en guise de valises. Gaby eut quelque mal à reprendre le rythme mais en trois heures ils atteignirent la ferme des parents sans difficulté majeure : Seuls quelques barrages les ralentirent en particulier vers Rillieux à la sortie de Lyon. Pour plus de sécurité, ils laissèrent la nationale 83 et prirent par Chalamont des routes peu fréquentées puis firent un détour par le sud-ouest pour éviter Bourg-en-Bresse. A l’époque, un fouillis de routes étroites et de chemins où seuls des habitués comme Lina pouvaient s’y retrouver. Depuis, le paysage a bien changé avec la création de la zone d’activité de Bourg-Nord et l’hôpital de Fleyriat.

Etonnement des parents quand ils les virent arriver.
- Êtes-vous fous de prendre la route par ces temps. Vous auriez pu trouver mauvaise fortune cent fois sur ces routes mal fréquentes !
Peur rétrospective de ma grand-mère Marie. C’était sorti d’une traite et en français s’il vous plaît, elle qui avait l’habitude de s’exprimer en patois.

Ils n’avaient jamais tant vu leurs enfants et petits-enfants que depuis le début de la guerre. Ravitaillement oblige. Il devenait de plus en plus difficile de se nourrir en ville. Finalement, on n’avait plus guère le choix qu’entre le marché noir pour ceux qui avaient quelques moyens et le troc pour les autres. Et le troc, c’était l’affaire de ceux qui avaient de quoi organiser des échanges.

Cette situation rappelait à ma mère les propos de son frère Émile qui "avait fait les colonies" et lui racontait les marchés traditionnels africains basés sur les échanges de marchandises et de services. On en était revenu là, à une époque "d’avant l’argent". Elle pensait avec ressentiment à ses pauvres économies qu’elle avait amassées sou à sou avant la guerre, dans les années trente, et qui maintenant ne valaient plus rien. Elle se disait que gratter un peu d’argent par le troc n’était rien à côté du comportement de l’État qui avait ruiné la plupart des petits épargnants.

Ce séjour campagnard réussissait plutôt bien à Gaby qui avait, comme disait mamie Marie « bien repris du poil de la bête. » Mais ce retour à la ferme lui rappelait son séjour de prisonnier à la ferme de Tuttlingen et son évasion quelque peu rocambolesque, le ramenait à une époque qu’il préférait oublier. Aussi, aussi brusquement qu’ils étaient venus, ils repartirent à Lyon le 5 juin 1944.
En fait, depuis son retour, il ne sentait bien nulle part et il lui faudrait en quelque sorte, "réapprendre à vivre".

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