19- SE Une guerre qui s'éloigne
Mon père disait… Souvenirs épars -
Libérer le corps et l'esprit -
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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la
Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif
Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers
l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du
« road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube (Retour gagnant) - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) - 15 – Le début de la fin (Retour de captivité) - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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19 Une guerre qui s'éloigne - Des jours meilleurs -
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La
galère pour renter à Lyon. On aurait dit que tous les lyonnais
sillonnaient les routes et les chemins bressans à la recherche du
moindre truc comestible. On pourrait écrire l’histoire de cette guerre
et de l’Occupation comme une histoire du ventre. Certains ont eu faim
pendant quatre ans. Imaginez la rage de boulimie que prit à la
Libération ces fourmis faméliques. Une rage pantagruélique.
Quelle peinture que ces fourmis urbaines venant tenter de butiner les
fleurs des champs pour en faire leur miel, un peu de miel pour au moins
tenir jusqu’à la semaine suivante. Ça leur rappellera un peu plus tard
tous ces libérés des camps qui mourront pour avoir trop mangé et trop
vite.
Libération du pays d’abord mais aussi libération des corps, des envies,
des désirs… Libération totale qui augurait mal de l’avenir se disait
Gaby devant ce spectacle qui devait prendre des airs de ces foules qui
avaient une revanche é prendre.
Ils se voyaient déjà à Bourg quand les ennuis s’accumulent : Gaby prend
mal dans une jambe et peine à appuyer sur les pédales. Ils s’arrêtent un
moment vers l’entrée nord de Bourg, un peu après Saint-Étienne-du-bois.
Lina lui bande le mollet gauche qui le handicape mais rien n’y fait.
Ils veulent quand même faire un nouvel essai mais à peine repartis, le
dérailleur de Lina donne des signes de fatigue, la chaîne n’en finit pas
de sauter. Cette fois, ils n’ont plus qu’une solution : prendre le
train, d’autant plus que la gare n’est pas très loin. À bourg, par la
rue Gabriel Vicaire, ils montent en direction de la caserne et suivent
le mail pour déboucher devant la gare. Ouf, trois-quarts d’heure de
perdus, fourbus, ils se reposent un moment sur un banc à l’entrée de la
gare.
À l’intérieur, celle-ci ressemble à une ruche en pleine effervescence.
On se bouscule, on s’interpelle, du monde dans tous les sens, des
bagages plein les jambes. Le premier train, surchargé, ne s’arrête même
pas. C’est la consternation. Tout le monde est englué dans son
quotidien, tout le monde a pour le moment oublié la guerre et ne pense
qu’à rentrer chez soi. Le jour avançait et plusieurs trains s’étaient
arrêtés sans qu’ils puissent y prendre place. Les bousculades
ressemblaient à celles du métro à une heure de pointe. C’est à la
buvette où ils s’étaient réfugiés, après avoir laissé leurs vélos à la
consigne, qu’ils rencontrèrent Marie-Martine, une amie de Lina qui
venait souvent en vacances dans le village de Marboz. Elle y était
justement revenue pour quelques jours et tentait aujourd’hui comme eux
de regagner Lyon.
- Oh mon dieu, s’exclama Lina, toi aussi tu es bloquée ici.
- Je laisse passer le flot des gens pressés et je partirai plus tard vers dix-huit heures.
- Tu as une place réservée ?
- Même pas, personne n’avait prévu une telle affluence.
- C’est sûr, si on avait su, on serait partis plus tard. Rien d’urgent ne nous appelle à Lyon.
- Alors, ton mari a fini par te rejoindre à ce que je vois. Tu dois être heureuse.
- C’est peu de le dire. La divine surprise.
Les deux jeunes femmes continuèrent leur discussion tandis que Gaby se roulait une cigarette.
- Ne vous en faites pas, reprit Marie-Martine. Je sais par mon père qui
est bien placé, que l’express de dix-huit heures sera doublé pour faire
face à l’affluence. Mais c’est paraît-il trop tard pour l’annoncer. Il
suffit donc de se faufiler sur le quai pour être prêts à sauter dans le
train supplémentaire.
Il restait deux heures à tuer avant le départ et ils décidèrent d’aller
faire un tour pour fuir tout ce bruit et cette promiscuité.
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Le
reste du voyage se déroula sans problème comme l’avait prédit
Marie-Martine. Quand Ils débarquèrent à la gare des Brotteaux, la nuit
était tombée, heureusement, ils n’habitaient pas très loin de la gare,
un gros quart d’heure à pied. De la rue de La Villette, il suffisait de
couper par la rue Maurice Flandin et le tour était joué.
Fatigués par leur périple. Ils se levèrent tard, mécontents de devoir
retourner à la gare pour récupérer leurs vélos. On était le 7 juin et ce
qui les choquèrent, ce fut des rues désertes et une gare sans
voyageurs, une gare vide de leur côté et tout au fond, encombrée d’une
foule de militaires et d’un tas de matériels, prêts à embarquer dans les
trains en partance. On aurait dit la gare squattée par l’armée.
Mais en ce temps-là, ça n’étonnait personne et ils avaient d’autres
soucis. Il fallait que Gaby répare le dérailleur du vélo de Lina pour
aller jusqu’à Villeurbanne chez Claudius un oncle de Gaby, récupérer du
matériel pour jardiner. Heureusement, le dérailleur s’était simplement
dévissé, l’écrou était parti mais Gaby avait de quoi réparer. Pas un
chat dans les rues. Pas davantage quand ils arrivèrent aux Gratte-ciel
et débouchèrent sur le cours Emile Zola. Spectacle étonnant, un peu
oppressant que le centre de Villeurbanne déserté et la grande artère qui
traverse Villeurbanne sillonnée par toute une kirielle de véhicules
militaires qui remontaient à vive allure pour filer ensuite vers le nord
par le val de Saône.
Claudius et sa femme Denise furent fort étonnés de leur visite matinale.
- Bon sang, vous êtes tombés du lit.
- On dirait que la peste est tombée sur la ville. Quel silence ! S’il
n’y avait les convois militaires, on croirait la ville en quarantaine.
- Quoi, mais vous n’êtes pas au courant…
- Ben… On arrive juste de Condal chez les parents de Lina.
- Ils n’ont pas la TSF par là-bas !
- Oh là-bas, la guerre paraît assez lointaine. C’est d’ailleurs pourquoi on y est allés.
- Figurez-vous, les Alliés ont débarqués hier en Normandie.
Ils n’en revenaient pas… depuis qu’on en parlait. Et cette fois, ce n’était plus un rêve.
Bon sang, c’était comme s’ils recevaient une énorme bouffée d’oxygène !
- Oh, tout doux, tout doux, tonna Claudius, ce n’est pas gagné. Pour
l’instant, il ne s’agit que de consolider les têtes de pont établies
autour des plages.
- C’est pour ça que les troupes allemandes remontent dare dare vers la Normandie.
- La Normandie remarqua Lina, je croyais qu’on parlait plutôt du Pas-de-Calais.
- Apparemment, les Allemands aussi, répondit Claudius dans un éclat de
rire. Et voilà, les Alliés sont là, coucou, je t’aime moi non plus.
Denise qui n’avait rien dit jusque-là, était partagée entre espoir et
angoisse que les Allemands parviennent à les rejeter à la mer. Beaucoup
espéraient bien sûr, quelques-uns redoutaient les échéances futures mais
c’était déjà une formidable nouvelle, la libération des cœurs et des
esprits.
Et Claudius de conclure : « En tout cas, on peut à nouveau respirer. L’espoir a vraiment changé de camp. »
« L’espoir, l’espoir », Claudius donnait dans l’optimisme. Dans
l’attente de l’évolution de la situation, ils rentrèrent chez eux et se
calfeutrèrent dans l’appartement. On était dans ces périodes historiques
où on ne sait de quel côté l’avenir va basculer, si les Allemands ont
encore assez de ressort (et de ressources) pour résister ou si l’étau
serré par les anglo-américains à l’ouest et les russes à l’est finirait
par étrangler « le Reich de mille ans ».
Lyon était comme au Moyen-âge quand la peste ou le choléra la ravageaient mais, dans les forces contradictoires qui la traversaient, elle devenait comme une cocotte-minute, prête à exploser à la moindre étincelle.
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