3- SE Se faire la belle

 Mon père disait… Souvenirs épars –
Temps de guerre et d’Occupation



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3- Se faire la belle -  À travers l'Allemagne
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SOMMAIRE
Avant-propos 1- Premier stalag 2- Vivre dans la capitale de la Résistance 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération 
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 « Mon père était un de ces hommes de fer qui croient que l’âme c’est la conscience, qui font juste ce qu’elle leur prescrit, et qui meurent pauvres. » Alexandre Dumas à propos de son père.

- Ah, râlait Jean-Bernard, y’en a marre d’être constamment pris en otages, exploités par des Allemands qui nous vouent aussi aux bombes alliées, furieux, tournant autour de la table en gesticulant.

Gaby, l’air absent, ne disait rien mais partageait largement son avis. Il préférait rester en retrait pour mieux suivre les échanges entre ses collègues du baraquement.  Cette solution lui permettait de savoir qui serait volontaire pour tenter l’évasion, se concerter pour fuir vers le sud, il ne savait encore où exactement, en tout cas, rejoindre le Rhin à un niveau ou à un autre et foncer plein sud vers la Suisse.

Fuir un danger immédiat pour être confrontés à un autre danger. Des périls, encore des périls, c’était comme de tomber de charybde en Scylla. Mais dans la fuite, l’espoir en prime, comme un cadeau, la cerise sur le gâteau. Et puis s’évader c’était aussi dans son esprit, résister, une forme de rébellion contre les hommes et les événements, contre l’intolérance et la guerre.
Mais pas à n’importe quel prix.

Gaby en avait vu de ces évasions mal préparées qui tournaient mal, de ces prisonniers ramenés au camp à coups de schlags, sales, hirsutes, hagards, baissant la tête avant d’être jetés comme des déchets dans un cachot infecte dont ils n’étaient pas sûrs de réchapper.
L’évasion ratée, il fallait en payer le prix.

Dans sa tête, il avait établi un plan ambitieux pour une évasion dans les six mois (ne jamais se presser, ruminait-il, ne pas confondre vitesse et précipitation comme disait sa tante Antonine) : trouver des volontaires motivés et fiables, surtout complémentaires qui, comme Jean-Bernard possèdent de vraies compétences. Ce diable d’animal avait des doigts de fée capables par exemple de transformer une simple patate en un tampon au réalisme parfait reprenant tous les détails de l’original. Des virtuoses qui, avec peu de choses, une patate, une cuillère, une fourchette, confectionnaient des objets, des outils aussi pratiques que des originaux.

Armand aussi, qu’il avait déjà sondé, serait du voyage. Une bonne recrue. Il devait avoir été faussaire dans une autre vie (tout le monde ici avait eu au moins une autre vie, à mille lieues de leur vie actuelle). Roi des faux documents certes, mais il n’avait jamais osé sauter le pas, se lancer dans une telle aventure. C’était sa première tentative, bien décidé cette fois à fuir ce maudit camp. Le contraire d’Alexandre Forlani, un casse-cou prêt à tout pour traverser une partie de l’Europe et aller rejoindre Londres et les gaullistes pour reprendre le combat.
En somme, une belle équipe.

Gaby scrutait les étoiles comme s’il craignait qu’une bombe perdue scelle son destin. Ou qu’il cherche dans le mystère du ciel quelque signe annonciateur. Tendant l’oreille, il lui sembla entendre encore très loin le son particulier d’avions qui approchaient.

Une escouade de B52 vrombissait à l’horizon, encore loin, mais rien n’aurait échappé à l’oreille exercée de Gaby, surtout pas ce bourdonnement menaçant de ruche. Le bruit crispant augmentait sans cesse, occupant peu à peu tout l’espace. Bruit obsédant qui lui vrillait la tête et battait les tempes. Bruit qui se confondit bientôt avec celui des alarmes et des bombes qui fusaient dans l’espace, éclatant en une pluie d’éclairs assourdissants.
Il lui semblait que son crane allait éclater sous la pression des déflagrations, comme une bombe échappée des chapelets qui tombaient sur le camp. Sensations insupportables.
C’est alors qu’il se réveilla.

Assis sur son lit de fortune, en sueur, il se tenait la tête, hébété, essayant de reprendre ses esprits, son cœur battant la chamade. Inquiet, l’entendant, Jean-Bernard se résolut à prendre de ses nouvelles.
- Oh Gaby, tout va bien. Je t’entends remuer sur ton lit et gémir depuis un bon moment…
- Non, non, ne t’en fais pas ; un simple cauchemar.
Il comprit alors qu’il n’avait plus le choix.

- Tu vois Jean-Bernard, lui dit Gaby, comment sont positionnés les barbelés par rapport au grand mirador, les deux angles droits qui échappent largement à la vigilance des gardes. C’est par là qu’il faudra passer, nous aurons très peu de temps mais c’est jouable.
Jean-Bernard hocha la tête, inutile de faire des commentaires.

Le temps avait passé depuis leur première rencontre. Ils étaient maintenant prêts à tenter l’aventure, inquiets quand même, sachant qu’il faudrait profiter de la belle saison pour "filer à l’anglaise" disait Alexandre en riant, impatient de rejoindre Londres. Combien y avait-il de chances pour qu’une bombe secourable tombe assez près pour faire voler en éclats la double rangée de barbelés qui ceignait le camp ? Gaby espérait qu’une petite trouée dans le maillage suffirait à créer une brèche salvatrice.

La divine surprise allait pourtant se produire. Paradoxalement, les bombardements s’étaient transformés en espoir pour les six candidats à l’évasion. Grosse déception quand les bombardiers lâchaient leurs chapelets de bombes au loin, plus au nord du côté de d’Hambourg ou quand quelques-unes éclataient au hasard à proximité du camp. Le bombardement meurtrier du mois de mars ne s’était pas reproduit depuis. En fait, ils comptaient surtout sur les américains qui bombardaient de nuit et de très haut, dix à douze mille mètres d’altitude pour éviter le plus possible la puissante DCA allemande. Inutile d’ajouter que lâcher des bombes de nuit à cette altitude, sous le feu nourri des batteries ennemies donnaient des résultats assez aléatoires.

Au camp, l’entraide avait joué à plein, toutes les énergies et les compétences avaient été mobilisées pour qu’ils puissent s’échapper dans les meilleures conditions, fuir rapidement, rejoindre la voie ferrée comme point de repère pour poursuivre l’aventure. Car il s’agissait aussi d’une aventure avec des faux papiers plus vrais que des originaux, des vêtements chauds, une pelisse grise pour mieux se fondre dans le paysage, une besace de victuailles, de quoi tenir deux bonnes semaines.

L’imagination, le savoir-faire des autres prisonniers étaient incroyables, capables de fabriquer tout l’équipement nécessaire, vêtements, souliers à toute épreuve, faux documents avec trois fois rien. Gaby s’était même procuré un petit précis d’allemand pour s’imprégner de cette langue et pouvoir se débrouiller, ce qui allait bien lui servir.

Outre les mauvaises rencontres contre lesquelles il ne pouvait pas grand-chose, un relâchement provoqué par la fatigue ou un rhume tenace, il craignait surtout les chiens qui pouvaient le renifler de loin et donner l’alerte.  Contre eux, rien à faire, une fois repéré, Gaby savait qu’il n’aurait aucune chance. Et les chiens ne manquaient pas dans les contrés à traverser. Des kilomètres et des kilomètres… il évitait d’y penser.

Les six prisonniers avaient prévu de se séparer à la gare de Walsrode. Six évadés repérables, lâchés dans la nature c’était trop dangereux, trop faciles à détecter, surtout que les autorités étaient prévenues des évasions, en éveil. Beaucoup d’évadés se faisaient prendre ainsi, s’approchant trop près des habitations, trahis par leur aspect, détectés par les chiens. Il valait mieux se disperser, partir seul ou à deux, les allemands seraient alors obligés de diviser leurs forces de recherche. Chacun avait son idée sur la marche à suivre, grimper par exemple dans un wagon à bestiaux et se laisser porter le plus loin possible. Risqué mais efficace.

Alexandre et Jean-Marc un gars du nord pas très loquace, choisirent cette solution. Mal leur en prit puisqu’ils restèrent bloqués sur une voie de garage. Découverts quand des employés ouvrirent leur wagon pour libérer les ovins qui y étaient confinés. Partie remise pour Alexandre qui réussit quelques mois plus tard à gagner Londres via l’Espagne et le Portugal. Gaby allait le revoir quelques années plus tard après ses actions d’éclat dans la Résistance.

Finalement, Gaby resta sur sa première idée, il préféra partir à pied, un long périple auquel il se refusait à épiloguer. Chaque jour suffit à sa peine. On verrait bien en cours de route, se disait-il, les dangers, les chausse-trappes, les opportunités aussi peut-être, conscient qu’il devrait adapter son plan de route aux circonstances. Sa vie avait toujours été ainsi alors il tentait tant bien que mal de coller à la situation.

Nuit noire. Les frimas des jours précédents avaient fait place à une pluie continue qui poissait tout. Gaby, toujours à l’affût, pointa le nez vers la cour quand il perçut encore très loin un ronflement qu’il connaissait bien. « Bon sang, se dit-il, les B52 arrivent ; aucun doute. » Il se précipita dans l’allée de châlits pour avertir ses camarades. « Ils arrivent, ils arrivent ! Vite, vite, vous savez ce que vous avez à faire. » Aussitôt les intéressés filèrent récupérer leurs affaires planquées sous les lattes du plancher, tout ce qu’ils avaient préparé pour l’évasion. Les deux alertes précédentes avaient échoué mais cette fois les conditions étaient excellentes, c’est-à-dire fort mauvaises pour les aviateurs alliés.

Le bruit se rapprochait : les Allemands étaient sur le pied de guerre, déployés du côté de la voie ferrée qui longeait le camp. Les derniers desservants des batteries de DCA se précipitèrent vers leurs emplacements et attendirent les ordres. Le bruit létal se fit plus sonore, l’air se mit à vibrer et les sirènes entrèrent dans cette sérénade infernale.

Les premières bombes tombèrent vers la voie ferrée mais trop loin pour faire beaucoup de dégâts. « Cette fois, c’est nous, ils visent les communications. Les baraquements tremblaient, menacés par le souffle des déflagrations. « Comme à Gravelotte » souffla Jean-Bernard, ce qui rappela à Gaby son grand-père qui avait combattu les Prussiens en 1870 dans cette bataille restée célèbre par les pluies d’obus et de mitraille que reçut l’armée française. C’était son tour à présent comme si, sous des décors différents, l’Histoire se répétait.

Ils contournèrent les bâtiments pour se réfugier près du poste d’aiguillage qui les masquait du mirador qui dominait le camp. C’est alors que les bombes tombèrent un peu partout striant l’air d’éclairs aveuglants. Un baraquement fut touché, ls entendirent des cris étouffés, le mirador vola en éclats, les sirènes des secours envahirent l’espace. Apparemment, leur secteur souffrait beaucoup. D’instinct, ils se précipitèrent hors du camp dont le mur extérieur et les barbelés n’existaient plus. Contournant le poste d’aiguillage qui leur avait servi d’abri, ils suivirent les rails en direction du sud.

Ils entendirent encore les mitraillages et les dernières bombes qui s’abattaient sur le camp. Puis plus rien. Du côté nord, la voie ferrée devait avoir en grande partie disparu, des lueurs rougeâtres indiquaient que des bâtiments brûlaient. Les Allemands en avaient bien pour plusieurs jours pour réparer leurs installations et rétablir leurs installations ferroviaires. Ce qui laissaient aux évadés un précieux temps de répit pour fuir le plus loin possible. Dans son sac à dos, Gaby avait choisi d’emporter uniquement de la nourriture pour s’alléger autant que possible, une couverture militaire sanglée dans les lanières du sac pour combattre le froid nocturne.

Sans un mot, ils se séparèrent aux abords de la gare de triage. Sans un mot, juste une bonne grosse accolade, quelques signes de tête et de la main en guise de « bonne chance » impossible à prononcer, en s’éloignant. 
Le temps pressait. Gaby les regarda partir quelques secondes, disparaître derrière les bâtiments de la gare, poussa un grand soupir et reprit sa marche le long de la voie ferrée. Ainsi allait la vie. Il pensait à Lina, elle aussi vouée à une vie assez solitaire et confinée, si difficile dans une France occupée et affamée par les allemands. Penser à elle, imaginer sa vie l’empêchait aussi de se focaliser sur sa situation.

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