5- SE Objectif Suisse

 

 5- Mon père disait… Souvenirs épars –
Temps de guerre et d’Occupation

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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse  – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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5- Objectif Suisse - A travers l’Allemagne
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« La dignité et la faim ne vont pas bien ensemble. »

Désormais seul, livré à lui-même. Dans un pays qu’il ne connaît absolument pas. Oh, il avait trop souvent eu l’habitude de se débrouiller sans compter sur les autres. Son père, il l’avait si peu connu dans cet immédiat après-guerre où tout était bouleversé, où beaucoup voulaient rapidement oublier la guerre, ses privations et ses drames.

Composer avec son environnement. Comme disait mon entraîneur à qui je me plaignais un jour de l’arbitrage : « Au rugby petit, le vent et l’arbitre ça fait partie du match, il faut faire avec. C’est comme ça. » Alors, il faisait avec. Il faudrait faire avec le froid des nuits, les pluies soudaines, les paysans dans les champs, les chiens toujours à l’affût, les rencontres impromptues… autant d’obstacles sur la route de la liberté qui menait à Lina.
Vouloir, bien sûr mais pouvoir, c’était une autre histoire.

Perdu dans ses pensées, il se retrouva dans un paysage verdoyant, une campagne où dominait l’élevage. Un paysage champêtre, apaisé qui n’avait rien à voir avec les meetings hystériques des villes ou les folies de la machine de guerre. Ici, Gaby retrouvait un peu de ce qu’il avait connu en Bresse dans sa belle-famille. Quelque chose d’étranger et de familier à la fois. Il rêvait aussi à un paysage plus contrasté, aux montagnes, aux lacs et aux forêts de son Limousin natal.

Il se reprocha vite ses rêveries, sa baisse de vigilance. Il devait absolument se concentrer sur son environnement, scruter l’horizon, se méfier, pour éviter toute mauvaise rencontre, un paysan l’apercevant et le dénonçant aux autorités locales. Trop d’évadés finissaient ainsi, étrangers suspects a priori, repérés ou surpris dans leur sommeil dans une grange ou un fenil par un paysan ou débusqués par un chien.

Repensant aux paroles de Jean-Bernard, il sortit de son sac un répulsif de couleur verdâtre dont il enduisit ses vêtements. Un produit qui, toujours selon Jean-Bernard, trompait l’odorat des chiens, auquel il ne croyait pas vraiment, mais pourquoi pas ? Il l’avait, alors autant s’en servir !

S’évader à la belle saison, c’était non seulement limiter l’effet des intempéries mais aussi se donner plus d’opportunités. En quelque sorte, mettre le maximum d’atouts dans son jeu. Dans les jours qui suivirent, Gaby se reposa et dormit, à l’abri des nombreuses haies qui ponctuaient le paysage ou parfois des meules de foin rassemblées ici ou là en attente d’être chargées sur des chars. Le jour, il prenait soin de contourner les groupes de paysans qui travaillaient aux fenaisons, suivant toujours même de loin, la ligne de chemin de fer qui s’étirait vers Bielefeld en direction de la Ruhr. Son point de repère, sa boussole. Résigné, il regardait parfois un train filer à l’horizon en pensant qu’il eût été plus simple de se glisser dans un wagon et de se laisser porter vers la prochaine gare. Puis de gare en gare comme s’il eut possédé des bottes de sept lieues.

En attendant, foin des songes creux, il fuyait tout présence humaine, trouvant en cette saison à grappiller quelques fruits, des patates ou des tomates cultivés en plein champ.  Apports précieux pour reconstituer ses provisions. Cette longue pérégrination par monts et par vaux lui rappelait ses grandes balades dans la campagne limousine, ses immenses forêts qui en faisait disait-on parfois un pays réputé secret, un peu à l’écart, préservé aussi de la vie trépidante des villes et de ses tentations.

Il se rappelait avec une nostalgie d’autant plus vive que cette époque lui paraissait lointaine, ses virées dans le massif des Monédières qui allait devenir l’un des grands centres de la Résistance. Mais bien sûr dans ce paysage champêtre, perdu sur cette route qui se déroulait sans fin apparente, il n’imaginait pas un seul instant ce qu’il s’y passait. Il ne l’apprendrait qu’à la fin de la guerre une fois rentré à Lyon.
 
La fierté du Limousin, la frugalité paysanne de ses éleveurs lui rappelait qu’il devait chaque jour rogner sur chaque bouchée pour survivre. Il savait que chaque journée supplémentaire l’éloignait de son but, qu’il perdait ainsi plus de forces, que le temps jouait contre lui. L’Allemagne du Nord, son camp vers Soltau et La lande de Lunebourg lui semblaient très loin, désormais il ne rêvait plus qu’à la terre promise.  Il lui restait sa rage de vaincre l’adversité, de porter haut sa modeste révolte et sa farouche volonté de revoir Lina. Il y voyait comme une façon de résister, sa petite résistance personnelle et il se disait pour garder le moral que la multiplication des résistances personnelles pouvait avoir à la longue un impact non négligeable. L’histoire classique des petits rus qui font les grandes rivières.

Il est vrai aussi que ses forces déclinaient, ses pieds n’étaient plus que plaies, des ampoules s’étaient infectées et il marchait de plus en plus lentement en claudiquant. Il avançait parfois comme un somnambule, conscient qu’il n’était plus assez concentré pour déjouer à temps les pièges qu’il pourrait rencontrer. L’avant-veille, il avait évité d’être repéré par un chien -malgré le répulsif miracle- en se jetant dans un lac, caché dans les grands roseaux qui le bordait d’un côté. Le chien lâcha quelques aboiements de mauvaise humeur, renifla un peu les abords du lac pour, à l’appel de son maître, renoncer à sa traque. Gaby resta ainsi une bonne heure à se morfondre dans le froid de l’eau jusqu’au départ des paysans et de leur maudit chien.

Rude alerte. Ce malencontreux événement lui fit perdre encore une journée mais eut aussi un côté positif. Espérant trouver un coin tranquille pour se changer et faire sécher ses vêtements, il contourna le champ et découvrit dans le recoin d’une haie une cabane où le paysan remisait outils et instruments de travail pour les avoir sur place. Il y rangeait aussi des bouteilles d’eau et des cageots de pommes. De quoi se réchauffer et se restaurer en toute quiétude.

Il s’était aménagé un coin sous la soupente pour dormir plus tranquillement et rester out le temps sur le qui-vive, récupérant ainsi un peu de sommeil et profitant de ce repos forcé pour soigner ses pieds douloureux. Deux jours de ce régime lui permirent de repartir dans de meilleures conditions.
Restait le problème de l’itinéraire.

Il déplia sa carte pour tenter d’évaluer la distance parcourue et repérer la route de la vallée du Rhin, sans doute quelque part entre Coblence et Mayence.  Enfin, c’était sa première idée… mais se fier à son instinct était trop empirique pour lui.

Quel bonheur de pouvoir étendre ses jambes et reposer ses pieds endoloris. Sa carte qui manquait de précision pour être vraiment fiable. Il balançait entre deux itinéraires pour traverser la Ruhr et rejoindre la vallée du Rhin. Soit par le côté nord en suivant la Lippe, un affluent du Rhin, jusqu’à Wesel, soit par le côté sud en suivant la Ruhr, autre affluent du Rhin. Rien ne lui permettait de privilégier l’un de ces deux itinéraires, seule la situation, les aléas du parcours lui permettraient de choisir mais il sentait bien que c’était du « pile ou face ».

Prés et champs alternaient avec des villages de plus en plus importants à mesure qu’il approchait de la Ruhr. À la sortie de Hamm, alors qu’il se croyait tranquille, baissant la garde dans un carrefour a priori insignifiant, il tomba nez à nez avec une patrouille locale qui arrêtait tous ceux qui lui paraissait suspects.

Il fut poussé sans ménagement dans une queue qui s’allongeait le long de la place. Une chose le tracassait : comme réagir aux questions personnelles ? Son laisser-passer, pour peu qu’il puisse faire illusion, mentionnait une adresse à Hambourg. Que dire si on lui demandait son adresse ici à Hamm ?

Il tournait et retournait dans son esprit tous les pièges qu’il devrait éviter. Une suée sous sa casquette. Et ce type en uniforme qui le fixait d’un œil soupçonneux. Le temps semblait figé, il s’inquiétait de cette file qui avançait trop vite ou trop lentement, en tout cas inéluctablement vers le moment de vérité. Il avait déjà connu de tels moments dans sa vie mais là, c’était différent. Il craignait d’être pris de court, déstabilisé par ces vautours qui se prenaient au sérieux. Des sueurs froides le parcouraient. Il fallait absolument qu’il se reprenne avant de passer cet « examen de passage. »

De toute façon, quelle que soit la suite, il avait résolu de n’opposer aucune résistance et de recommencer une nouvelle tentative d’évasion à la première occasion. Que diable, il était un KG, un prisonnier de guerre doté de droits qu’il saurait faire valoir ! De toute façon, les conditions de la guerre évoluaient, même s’il manquait cruellement d’informations. Oh, tout n’était que propagande et manipulation. Comment croire à toutes les informations, les fausses et les demi-vérités colportées par on ne sait qui, circulant en tous sens. Sans doute que dans ces conditions, on ne le renverrait certes jamais dans le nord hambourgeois, sous le feux nourris de l’aviation alliée.
C’était au moins ça !

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