6- SE Une saison en enfer
/image%2F1211490%2F20250618%2Fob_4b60e2_une-saison-en-enfer-1.jpg)
Mon père disait… Souvenirs épars –
Temps de guerre et d’Occupation
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
SOMMAIRE
Avant-propos
– 1- Du côté de la Baltique – 2- Vivre dans la capitale de la
Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif
Suisse – 6- Une saison en enfer
– 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II -
10- La lettre - 11- La fin du « road trip » – 12- Retour en Bresse -
13
– La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 -
Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles –
18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 –
Divine Libération -
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
------------------------------------------------------
6- Une saison en enfer – Lyon 1943-44
------------------------------------------------------
« Ah ! remonter à la vie ! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit ! Ma faiblesse, la cruauté du monde ! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal ! » Rimbault
« Comment
rester neutre, » se demandait Lina, hors de la réalité de ce pays
déchiré par la guerre, exsangue. Pourtant, beaucoup y réussissait.
Peut-être quand on est coupé du monde et muré dans ses certitudes, avec
des œillères, c’est peut-être différent.
Quoique…
Mais ce n’était nullement son cas. Même si elle n’en pipait mot,
examinant la situation, constatant ce qu’il se passait autour d’elle,
dans cette ville grouillante, carrefour d'une diversité où tout était
possible, à travers les rares informations fiables, Lina voyait bien que
tout convergeait vers une victoire des Alliés.
Elle voyait bien que la superbe des Allemands vainqueurs s’effritait peu
à peu. Leurs regards moins fiers, leur air moins arrogant attestaient
de la baisse de leur moral. Elle se surprenait maintenant à rêver au
retour de Gaby, elle se voyait entendant soudain retentir le timbre de
la sonnette et le cœur battant, se précipitant vers la porte d’entrée.
Happy end.
Chacun s’arrangeait comme il pouvait de la situation. Comportement
schizophrène quand la main gauche devait absolument ignorer ce que
faisait la main droite. Lina en voulait surtout aux profiteurs du
système, aux ultras et autres jusqu’au-boutistes qui mettaient le pays
en coupe réglée et peu à peu prenaient le pouvoir.
D’autres ne s’en arrangeaient pas vraiment. Dans son immeuble, Lina
avait deux voisines, des veuves solitaires qui pensaient bien finirent
leur vie en France, paisiblement, après une existence bien remplie,
semée de difficultés et de malheurs. Elles se sentaient vraiment perdues
dans cette guerre, dans ce pays meurtri, occupé par des gens qui leur
rappelaient de douloureux souvenirs, une situation qu’elles ne
comprenaient pas, qui les dépassait. Févrenia, une grecque d’Anatolie,
était devenue philosophe, « oh, vous savez Lina, vivre ici ou ailleurs,
quelle différence, j’en ai tellement vu là-bas en Grèce dans mon pays.
Les Grecs ne sont certainement pas mieux lotis que les Français, la vie y
est plus dure, alors tant qu’à vivre dans un pays occupé, autant être
en France. »
Toute petite, elle avait vécu la guerre avec les turcs, la reconquête
turque et l’expulsion des populations grecques de l’Anatolie. Un exil
pour sa famille, un baluchon sur l’épaule, un long périple d’Izmir à
Canakkale, le long de la côte, sous la sourde hostilité des populations
locales puis un passage houleux des Dardanelles pour rejoindre la Grèce à
Alexandroupolis.
Et
Athènes, dernière étape vers une autre vie. Jamais mes parents n’ont pu
s’y habituer. Trop de différences avec les Grecs venant d’Anatolie.
Alors, nous avons remis notre baluchon sur l’épaule pour atterrir à Lyon
où nous avions de la famille.
Rosetta aussi avait connu la dure vie des italiens du sud, une terre
ingrate qui ne nourrissait pas les familles nombreuses qui peuplaient
des villages si pauvres et écrasés de chaleur. Son père, simple ouvrier
agricole, avait appris à lire et à écrire par lui-même à force de
volonté. Qui aurait pu lui apprendre dans ce monde fermé ou personne
n’aurait même pensé à donner une éducation aux plus pauvres ?
Ils étaient voués aux durs travaux des champs, ouvriers, larbins dans
les grandes propriétés des plus riches. Pippo son père, parlait avenir,
voulait améliorer son sort et celui de ses semblables, sans bruit,
dirigeant une section clandestine du Parti communiste italien. Pas
question de combattre au grand jour face à des propriétaires qui
rappelaient les personnages dont Lampedusa trace le portrait dans son
roman Le Guépard ou de défier le régime de Mussolini qui parquait les
opposants dans des îles désolées comme à Lipari ou faisait assassiner
leurs dirigeants en exil. Rosetta avait été pétrifiée par l’exécution
des frères Rosselli en 1937, en Normandie sur le territoire français.
« Oh mon dieu, s’était-elle exclamée, quels sont ces gens qui règnent
par la violence et recourent à l’assassinat ? Elle se souvenait d’autres
méfaits de même nature comme l’exécution de Giacomo Matteotti en juin
1924.
Son père sera également une autre victime de la rage assassine de
l’Italie fasciste. On ne saura jamais comment il mourut mais Rosetta
pense que, travaillant sur un chantier, on l’avait poussé d’un
échafaudage et il s’était écrasé sur la chaussée en contrebas. Mort sur
le coup.
Un banal accident du travail.
L’autre
jour, Lina a eu l'occasion d'assister à un spectacle peu commun. Pour
elle en tout cas. Un type, on sut plus tard qu’il s’agissait d’un
journaliste replié, comme beaucoup, de la région parisienne, moins
surveillé qu’à Paris, même si la zone libre avait vécu, un type donc
était assis sans façon à la terrasse d’un bistrot place des
Maisons-Neuves.
Elle attendait son amie Jeanne qui faisait ce jour-là une heure
supplémentaire pour améliorer son quotidien. Il faisait un temps
agréable et avec un peu d’imagination, elle aurait pu oublier la guerre
et l’Occupation. Mais cette parenthèse prit fin brusquement.
Elle suivait le manège de deux types qui étaient déjà passés sur ce
trottoir lui semblait-il et qui jetaient des regards furtifs de ci de là
sans en avoir l’air comme s’ils cherchaient quelqu’un. À priori, rien
de bien surprenant dans leur attitude. Mais un œil exercé et suspicieux
aurait pu y discerner quelque chose de compassé, de suspect.
Soudain, le journaliste se leva d’un bond, saisissant sa chaise et la
balançant à la tête des deux types qui avançaient vers lui. Surpris par
l’attaque, ils évitèrent la chaise, tout en perdant quelques précieuses
secondes qui permirent à l’homme de s’éloigner pour se perdre dans la
foule. Ils eurent beau dégainer leur révolver et tirer au jugé, l’homme
s’était déjà évaporé.
Ils
tirèrent en l’air, de rage ou pour lui faire peur, mais le fugitif
courait, s’insinuant parmi les passants et tourna dans une petite rue
qui remontait vers Villeurbanne. Lina se jeta à terre et dès qu’elle
put, fila en se faufilant avant que le quartier ne soit bloqué. Elle
connaissait la musique. On arrête à tour de bras, direction le poste, et
on trie le tout-venant pour en extraire tous ceux qui ne sont pas en
règle.
Jeanne arriva toute essoufflée, inquiète, sonnant rageusement à la porte.
- Ah tu es là, dit-elle à Lina. Quand en venant ici j'ai vu ce
remue-ménage, je me suis fait du souci. Ils ont ceinturé la place,
maintenant, plus personne ne passe. Y’a encore quelques types qui n’y
sont pour rien et qui vont se faire arrêter.
Lina
lui raconta par le menu ce qu'il s'était passé, sa surprise devant la
fuite et la poursuite du journaliste. L'échec des policiers.
- Ils doivent être en rage, ajouta-t-elle.
- Oh ! Ils sont encore là, ils ont bouclé le quartier, vidé les
commerces et contrôlent tout. Oui, oui, ils ont la rage et il ne fait
pas bon tomber entre leurs griffes !
- Depuis la fin de la zone libre, on vit vraiment dans la peur. On ne peut plus sortir en étant sûrs de revenir.
- Tu as raison mais nous, on travaille, on a des papiers en règle, normalement on ne craint rien.
Lina hocha la tête mais au fond elle n’était pas convaincue. Jeanne avait une bonne nature, plus optimiste qu’elle.
Dilemme d'une majorité de la population : Sortir et prendre des risques
pour se ravitailler ou se serrer la ceinture pour rester chez soi en
sécurité. Choisir entre la peur et le confinement.
- De toute façon, fit remarquer Jeanne, on est bien obligées de sortir pour aller travailler. On n'a pas le choix.
- Moi, ajouta Lina, je ne pourrai jamais rester chez moi à "broger" sans aller voir mes parents en Bresse ou ma sœur à Mions.
Oh oui, les distractions, l’insouciance, la vie d'avant-guerre sont bien loin !
---------------------------------------------------------------------------------------------
<< Christian Broussas SE Chap 6 © CJB ° 12/07/2025 >>
---------------------------------------------------------------------------------------------
Commentaires
Enregistrer un commentaire