7- SE Vers l'incertain
Mon père disait… Souvenirs épars –
A travers l’Allemagne
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SOMMAIRE
Avant-propos
– 1- Du côté de la Baltique – 2- Vivre dans la capitale de la
Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif
Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II - 10- La lettre - 11- La fin du « road trip » – 12- Retour en Bresse - 13
– La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 -
Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles –
18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 –
Divine Libération -
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7- Vers l’incertain – Entre Ruhr et Rhin - 1942
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« La valeur d’un hasard est égale à son degré d’improbabilité. » Milan Kundera
Le
type au regard torve passait et repassait dans les rangs pour procéder à
une première vérification. Leur système était bien rodé. Ils triaient,
en laissaient passer l’essentiel pour mettre de côté les suspects et
virant dans un camion ceux qui se trouvaient en infraction, sans papier,
en transit… ou simplement qui avaient une tête qui ne leur revenait
pas.
Vite réfléchir. Avec ses fringues et sa musette, Gaby pouvait passer
pour un Allemand rentrant chez lui après sa journée de travail. Son
allemand restait sommaire mais devrait suffire pour répondre aux
questions de flics soupçonneux mais sans doute pressés de rentrer chez
eux. Il se raccrochait à cette idée que le mauvais temps les inciterait
peut-être à éviter l’excès de zèle. Il jetait des regards inquiets
autour de lui chaque fois que la file remuait. Lentement,
inexorablement, elle avançait. Frissons assurés bien qu’il s’efforçât de
penser à autre chose
Une chose que lui avait dit Jean-Bernard jamais en veine de conseils :
« Toujours paraître naturel, ils ont l’instinct pour repérer ceux qui ne
sont pas tranquilles, le regard fuyant, qui regardent le ciel ou le
bout de leurs godasses, qui ont des gueules de comploteurs. Naturel, je
te dis, il n’y a rien de tel ! » Alors Gaby tentait de prendre l’air
dégagé du type qui n’a rien à se reprocher mais il sentait bien qu’il
avait du mal à donner le change.
Il
y avait maintenant beaucoup plus de monde derrière lui que devant.
Dernier soubresaut, on gagna d’un coup plusieurs mètres. Ultime regard
inquiet avant le moment de vérité. On y était. Son voisin de devant, un
ouvrier musette au dos, vêtu d’un bleu de travail, casquette plantée sur
la tête, lui glissa un vague sourire et un petit signe de la tête.
Un petit signe de connivence comme il n’en avait pas connu depuis son
évasion. Une bouffée d’air frais. Soudain, une bourrasque de pluie
rageuse s’abattit sur la place, Gaby rentra le cou dans les épaules,
rabattit d’un geste sa capuche par-dessus sa casquette. Au moment
fatidique où il arrivait à hauteur des policiers, son voisin le saisir
par la manche en disant : « On est ensemble : On travaille sur le
chantier là-bas. » Du doigt, il indiqua un point imaginaire derrière
lui. « On rentre au camp de transit où on réside pour la durée du
chantier. » Le flic fit la moue et grogna en inspectant leurs papiers.
Bon, des ouvriers, des transitaires, ça semblait normal. Il les
dévisagea un temps interminable tout en jetant un œil sur leurs papiers.
Quand la pluie redoubla, il la prit en pleine figure. Son collègue lui
lança « Laisse tomber, on se grouille, ça suffit pour aujourd’hui ». Il
se secoua, l’œil mauvais et leur tendit leurs papiers en murmurant
« Foutez-moi le camp. »
Ils décampèrent sans demander leur reste.
« Tu sais où aller ? » demanda l’autre. « Pas vraiment » répondit Gaby.
« Moi, c’est Imre » ajouta-t-il. Un hongrois d’origine qui travaillait
dans la Ruhr depuis plusieurs années. Il parlait d’ailleurs l’Allemand
guère mieux que Gaby. « Tu comprends, on reste entre nous, dans notre
ghetto, les Allemands nous adressent rarement la parole. Tu devras t’y
faire. » Pas très curieux Imre. Aucune question pour savoir qui il
était, d’où il venait. Superflu.
De toute façon, ça n’aurait rien changé.
Sa trouille lui rappelait les bombardements, son stalag du côté
d’Hanovre, les alertes, les nuits faites du son assourdissant des avions
et des éclairs aveuglants des bombes qui éclataient parfois non loin de
leur baraquement. Il fallait voir le résultat le lendemain matin. Un
décor des nuits de terreur qu’il revivait en scènes angoissantes. Elles
étaient maintenant ancrées en lui comme des plaies mal refermées, des
tatouages incrustés ; comme un éclat d’obus qui se réveille parfois et
mord la chair, bien caché au creux de la jambe.
Dans le baraquement, beaucoup de paillasses vides occupés par l’équipe
de nuit. Des deux hommes qui dormaient dans les couches du bas, un seul
leva une paupière, grogna et se tourna du côté du mur. Apparemment,
personne ne s’occupait de personne ici. Imre lui indiqua un lit vide et
s’apprêta à retourner dehors. Gaby le rappela en lui demandant s’il
avait de quoi écrire. Avant de s’allonger sur la couche, même s’il
ressentait une fatigue infinie, Gaby griffonna fébrilement une longue
lettre, des mots qui s’écoulaient comme un flot, presque malgré lui.
Quelques minutes tout au plus. Il plia la lettre et la glissa dans sa
poche. Combien de chances pour que Lina reçoive sa lettre ? Une chance
sur combien ? C’était un peu comme une bouteille à la mer, flottant au
gré des vagues. Elle arrivera peut-être avant que je n’ai plus mal aux
dents.
Il dormit du lourd sommeil d’une nuit ténébreuse sur une paillasse qui
lui parut d’autant plus douillette qu’il n’en avait pas connue depuis
longtemps. Sommeil paisible de quelqu’un qui ne se sent plus sur le
qui-vive. Des heures réparatrices.
Il faisait encore nuit -quelle heure pouvait-il être, cinq, six heures
du matin peut-être- le temps s’écoulait mais pour lui ça ne comptait
plus vraiment, quand Imre le secoua avec précaution pour le réveiller.
- Il te faut partir maintenant, l’équipe de nuit va bientôt rentrer.
- Excuse-moi, j’ai du mal à reprendre mes esprits.
Imre ne répondit pas. Gaby s’étira pour retrouver un peu de souplesse
dans ses muscles endoloris, se massa les pieds avant de les glisser avec
peine dans ses brodequins. Imre lui tendit une tasse contenant une
espèce d’ersatz de café bien chaud qu’il but à petites gorgées avec un
plaisir immense.
- Je t’ai mis un peu de vivres dans ce sac – des sandwichs au fromage et
à la saucisse avec quelques pommes- avec ça tu pourras tenir quelques
jours.
Gaby ne savait que dire. Que de sollicitude pour quelqu’un qui ne le
connaissait même pas. Belle définition de l’acte gratuit. Ils se
regardèrent longuement et Imre lui tapota l’épaule en lui souriant d’un
air triste qui toutefois le réconforta. Gaby lui glissa alors la lettre
pour Lina en lui disant : « Pour ma femme avec son adresse. Si tu peux
l’envoyer… Il hocha la tête et la glissa dans son sac.
En le raccompagnant, Imre lui expliqua comment quitter la ville sans
encombre, enfin… en minimisant les risques, en évitant les patrouilles
qu’il pourrait rencontrer. En s’éloignant, ils échangèrent un ultime
regard appuyé, un regard qui en disait beaucoup comme si cet adieu muet
rejoignait sa signification d’autrefois : « Je te recommande à Dieu. »
Rencontre improbable qui lui avait mis du baume au cœur et remonté le
moral.
Il avait rencontré trop peu d’Imre dans sa vie, aussi bien en France
qu’en Allemagne d’ailleurs. Un gars qui donne un coup de mains sans rien
demander. En prenant des risques. Cette façon de faire l’avait troublé.
Un acte d’instinct, direct, sans arrière-pensée. Même dans le camp,
entre prisonniers, certes on s’entraidait volontiers mais sans cet élan
spontané du cœur comme celui que lui avait prodigué Imre.
Sans rien attendre en retour.
Il s’engagea prudemment dans une rue longiligne bordée de nombreux
hangars quand il perçut le bruit trop familier d’une horde de frelons
fondant sur leur proie. Il évalua le temps qu’il restait avant que
l’escouade de bombardiers survole la ville, quelques précieuses minutes
sans doute. Il jeta un regard circulaire pour voir où se réfugier et
jeta son dévolu sur un grand hangar rempli de bric-à-brac où il pourrait
facilement se dissimuler.
Juste le temps de se dissimuler dans des vieilleries toutes rouillées et
les avions lâchèrent quelques bombes sur le quartier qui ne devait pas
être un objectif stratégique mais l’un d’elles s’écrasa près des
baraquements où il avait dormi. Tout de suite, il pensa à Imre, mon
dieu, pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! Il ne pouvait même pas
aller vérifier, c’eut été trop dangereux.
Voilà, on se rencontre, on se comprend, naît une sympathie et on se quitte. La vie.
Il n’eut guère le temps d’y penser plus avant, les sirènes hurlantes lui
meurtrirent les tympans tandis que les secours se ruèrent vers les
hangars pour éteindre un début d’incendie. Il lui fallait fuir par
derrière, contourner le hangar et rejoindre la rue un peu plus loin en
amont. La technique était toujours la même se dit-il, elle consiste à
lâcher quelques projectiles par ci par là pour terroriser la population
et de s’éloigner vers les objectifs stratégiques.
Des immeubles délabrés, des hangars désaffectés se succédaient
maintenant dans la rue déserte et Gaby décida prudemment de se replier
sur une ancienne usine en piteux état où il décida de se réfugier.
Encore une nouvelle halte. Décidément, il perdait de plus en plus de
temps. A cette allure, il atteindrait le Rhin à Noël ! À pas de loup, il
passa par derrière, trouva quelques fruits dans un verger en friche,
revint dans sa cache avec ses provisions et avisa une musette
poussiéreuse qui traînait sur une machine puis nettoya soigneusement sa
musette pour y mettre ses fruits et se dit qu’avec elle, il passerait
mieux pour un ouvrier ou un travailleur agricole.
Le lendemain matin, tout semblait apaisé. Gaby résolut de se risquer
pour évaluer la situation. Les ouvriers avaient repris leur ronde
journalière, les équipes de nuit qui avaient fini leur travail
croisaient les équipes de jour qui commençaient leur journée. Il se
glissa dans un groupe pour quitter la ville et dès qu’il put, il s’en
échappa pour gagner la campagne.
Il était seul désormais. Le paysage changea tout à coup, un paysage
moutonnant qui s’étirait le long de la rivière la Lippe. Désormais, il
était seul, tout au moins pour le moment. Un type marchait derrière lui,
à bonne distance mais quand même. Il ne parvenait pas à le distinguer
pour savoir si s’agissait d’un travailleur allant dans les champs ou un
type qui le suivait.
Gaby s’arrêta, s’assit sur le bord de la route et puisa dans son sac une
pomme qu’il croquait quand le type passa à sa hauteur. Ils se saluèrent
en silence, l’autre continua sa route et Gaby le laissa s’éloigner
quelques minutes avant de reprendre sa marche. Mais un peu plus tard au
détour d’un tournant, il lui sembla distinguer une silhouette au loin.
Vision fugace mais inquiétante. Était-ce un effet de son imagination ou
était-il vraiment suivi ? Il fallait au plus vite qu’il en ait le cœur
net.
En tout cas, il marchait bien vers l’incertain.
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