8- SE - Vers l’affrontement

Mon père disait… Souvenirs épars –
Retour en Bresse

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Avant-propos – 1- Du côté de la Baltique – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer 7-Vers l’incertain 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II - 10- La lettre - 11- La fin du « road trip » – 12- Retour en Bresse - 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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8- Vers l’affrontement – Retour en Bresse - 1943
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Pas besoin de l’INSEE ou de têtes d’œuf pour évaluer une situation qui se détériore à mesure que les queues s’allongent devant les magasins : Les rations diminuent et les tickets de rationnement me permettent pas d’assurer la survie d’une famille. Pas besoin de savantes statistiques, il suffit de prendre un mètre et de mesurer la longueur de la queue. Quand la queue a disparu, c’est qu’il n’y a plus rien à vendre.

1943 fut l’année terrible. Elle allait marquer Lina pour longtemps. Les Allemands mettent la France en coupe réglée, ils raflent tout ce qu’ils peuvent. Le marché noir est roi, c’est devenu une véritable institution. La pression politique atteint son maximum, les arrestations se multiplient, la milice intensifie son action : Par la dénonciation et la torture, elle porte des coups terribles à la Résistance qui réplique par des attentats en exécutant tous les collabos qu’elle peut. Inutile de dire que dans ces conditions, la vie devient très dure et que la ville de Lyon est transformée en poudrière où la mort brutale s’est banalisée, où la vie ne vaut plus grand chose. Ce qui la choque profondément.

Son enfance campagnarde est d’abord fondée sur le respect de la vie. La vie sous toutes ses formes. Ses parents, pauvres métayers qui louent une grande partie des terres qu’ils travaillent, respectent la vie de leurs animaux, au moins autant que celle des humains. Ils sont indispensables à leur survie, que ce soit le cheval, leurs quelques vaches et surtout la basse-cour qui leur apporte l’essentiel de leur revenu. On n’en est pas encore au mono élevage du poulet de Bresse qui n’a encore qu’une réputation régionale. On n’en est pas encore non plus au tracteur et à la mécanisation des moyens de production qui ne commenceront à envahir les campagnes qu’à partir de l’immédiat après-guerre.

Dans son village bressan, la vie de chacun a un sens, elle s’insère dans la généalogie familiale et sa place dans la commune, parmi les autres. L’anonymat n’y a pas de sens. L’individu est à la fois différencié et inséré dans une collectivité rurale qui dicte sa conduite.

Si par extraordinaire ou quelque étranger au village demandait « qui est donc cette charmante personne » en désignant Lina, on lui répondrait certainement : « Chou ben lou p’tite di lou youl Flocho » en patois à cette époque, c’est-à-dire « c’est la fille de Jules Frachet… » en détaillant sans doute un peu sa filiation. On est d’abord de sa famille puis du village. Lina avait été élevée dans ces idées de filiation, de place dans la famille et dans le village, des liens étroits, des maillages tissés au fil des années et même des siècles. Des relations sociales qui paraissaient intangibles. Rien à voir avec celui qui deviendra son mari. Deux trajectoires sans commune mesure dont le point de jonction va se situer à Lyon sur la place du pont, qui se nomme maintenant place Gabriel Péri.

Or, depuis la Première guerre mondiale, beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts du Solnan, la rivière qui passe au village et tout avait évolué, trop vite pour que suivent les mentalités. Le père Jules Frachet, malgré son âge (il était né le jours de la déclaration de la guerre contre la Prusse), avait été mobilisé quelque temps pour s’occuper de chevaux à l'École militaire préparatoire de Cavalerie d’Autun en Saône-et-Loire. À l’époque, Il aidait les enfants de troupe à parfaire leur formation avant de partir au front. Plusieurs dizaines y furent tués, immense chagrin pour lui de penser à tous ces jeunes gens fauchés à la fleur de l’âge, tous ces jeunes qu’il avait connus et formés.

Après la guerre, les enfants tournant le dos à la terre, s’était égayés dans la région à la recherche d’un travail, n’importe quel travail puisqu’ils n’avaient reçu aucune formation autre que celle de cultiver la terre, dans le travail du bois à Nantua pour Henri mon parrain, comme douanier à Ferney-Voltaire dans l’Ain pour Jules l’aîné, à la SNCF aux chantiers ferroviaires d’Oullins pour Émile, dans le commerce à Lyon pour Cécile. L’attraction de la grande ville qui proposait le plus d’opportunité en matière d’emplois.

Seule Marie l’aînée des filles restera sur la commune, mariée avec Frédéric, un paysan de la commune, installée près des parents. Les autres étaient encore trop jeunes pour quitter la ferme mais prendront le même chemin comme ma mère Lina et sa sœur cadette Emma qui partiront à Bourg-en-Bresse puis à Lyon, placées comme « personnel de maison » comme on disait alors. Révolution dans les campagnes, et deuxième exode.

Assise dans son fauteuil, Lina se remémorait ce qu’elle voyait maintenant comme une période heureuse ou toute la famille était réunie, groupée autour des parents. La nostalgie du passé sans doute, de tout ce qui ne reviendra pas, la marque de l’inéluctable. Mais aussi ce sentiment diffus qu’avec Gaby, depuis qu’il était prisonnier, ils menaient une espèce de vie parallèle, sans moyens de combler le vide de l’absence.

Elle se leva d’un bond, furieuse contre elle-même de s’être laissée aller à ces rêveries qui ne menaient à rien. Elle avait trop l’esprit pratique pour être dupe de la situation. Elle pensait que bientôt beaucoup de Français plus ou moins neutres, attentistes, lassés un temps des agissements des Résistants qui par leurs actions perturbaient leur quotidien, allaient rejeter le régime vichyste et les collabos de tous poils qui le servaient. Elle le constatait tous les jours dans son travail chez Petersem. Les syndicats, interdits, persécutés, agissaient de nouveau, en sous-main bien sûr, clandestins, soutenus par une grande partie du personnel. Pas au grand jour évidemment mais de façon informelle, en aidant un leader menacé par le pouvoir, en cotisant au syndicat pour aider ceux qui devaient fuir face aux arrestations et aux persécutions…

Déjà qu’elle supportait de moins en moins le fait que Petersem participe à l’effort de guerre allemand, cette évolution la ravissait. La politique de Vichy multipliait les mécontents, la débandade provoquée par le STO était comme la cerise sur le gâteau. Pour l’heure, vus les rapports tendus chez Petersem, la collaboration de la direction, elle avait résolu de prendre de la distance et de se retirer quelque temps à la campagne chez ses parents. Elle s’y sentirait mieux là-bas, plus utile et plus en sécurité.

L’été s’annonçait en cette année 1943, il y aurait beaucoup de travail à la ferme, fenaison, moisson, un univers paisible qui lui semblait improbable après les soubresauts lyonnais. Là-bas, la situation empirait, on sentait les gens nerveux, comme de l’électricité dans l’air. Les américains avaient bombardé la voie ferrée et la gare de Perrache, nœud ferroviaire essentiel entre le sud de la France et l’Allemagne. Ils avaient raté la voie ferrée mais des maisonnettes qui bordaient la voie d’un côté, il n’en restait pas grand-chose et la gare n’avait guère souffert. Un « drôle de jeu » où les uns répondaient aux agressions des autres et répondaient à leur tour…

Lina recevait de Lyon de mauvaises nouvelles : on craignait un attentat contre l’entreprise Petercem accusée de travailler pour l’Allemagne, la Milice était intervenue et des bagarres s’étaient produites avec des ouvriers. La police avait fini par intervenir, jouant de la matraque et faisant évacuer tout le monde. Résultat : fermeture provisoire de l’entreprise, confortant Lina dans son idée de rejoindre la ferme de ses parents.

La boucle était bouclée : son retour à Condal, dans cette ferme où elle était née, d’où elle était partie quelque douze ans plus tôt et où elle revenait maintenant dans des conditions qu’elle n’aurait pas pu imaginer. « Que la vie est imprévisible, que tout ceci me dépasse » se disait-elle, comme submergée par les aléas qui impactaient sa vie.
Fête de la Saint-Jean, on allume un grand feu sur la place du village, alimenté par les habitants qui ont coupé des branches dans les forêts et les montagnes environnantes, On danse autour, on se défoule même s’il y fait très chaud, parfois une chaleur suffocante. On y brûle parfois des effigies des seigneurs locaux puis des hommes politiques, faites de paille grossièrement assemblée, ce n’est pas trop ressemblant mais qu’importe, il suffit d’insérer quelques références que chacun puisse facilement reconnaître.

Cette année, pas d’effigies locales, ce serait plutôt une cérémonie symbolique d’un genre nouveau, où sont brûlés des articles de journaux collabos et des photos de dignitaires français et allemands piqués dans ces mêmes journaux ou des caricatures de collabos. Sans désemparer, on danse jusqu’au bout de la nuit autour du grand feu que les plus zélés entretiennent, en chantant à tue-tête des chansons du cru et la Marseillaise reprise en chœur. Et gare aux empêcheurs de tourner en rond qui se permettraient des remarques malvenues !  Le phénix brûlait en renaissant de ses cendres. Des Résistants surveillaient discrètement les lieux pour éviter tout incident et empêcher l’intervention éventuelle de collabos. Il devait bien y avoir dans cette foule quelques espions pour rapporter aux autorités ce qu’il s’était passé pendant cette longue nuit.

On aurait pu craindre des représailles mais rien ne se produisit : La peur commençait à changer de camp. Cette année, les cendres furent recueillies dans une urne portée avec respect par les villageois et déposées près du monument aux morts. Pour tout le monde, le message est clair : les suppôts de Vichy n’ont qu’à bien se tenir. On s’en apercevra lors des soubresauts de la Libération.

Lina constatait avec satisfaction que les choses évoluaient dans le bon sens, Pétain n’était plus le sauveur de 1940, il ne pouvait plus servir de caution à toute la clique qui se servait de lui. Oh, elle en avait bien profité de cette Saint-Jean, elle s’était bien défoulée, voulant oublier tout le reste, elle avait bien dansé, discuté avec des copines qu’elle n’avait pas revues depuis l’école primaire, soit presque dix ans pour certaines, elle avait bien dansé avec les rares copains qui restaient au village, ceux qui n’étaient pas en stalag comme Gaby, ceux de plus en plus nombreux qui avaient rejoint le Maquis, ceux décédés dans les soubresauts de la défaite du 10 mai 1940 et de l’invasion. Le Léon, son conscrit de la ferme voisine était parti à Basdorf du côté de Berlin, au titre du STO, travailler dans les usines BMW, son frère Jean dont on était sans nouvelles, disparu quelque part vers Dunkerque en attendant en vain le secours des Anglais.

Aujourd’hui, on n’en parlait pas, on pensait à s’amuser, à s’étourdir, à faire la ronde comme des gosses autour du feu de bois qui crépitait, en lançant parfois des jets d’étincelles qui fusaient jusque dans les jambes des danseurs, on pensait au bon tour qu’on jouait aux Allemands et à leurs acolytes, qui résonnait comme un défi à leur toute puissance encore perceptible pour un temps.

Cette rébellion, véritable rupture, couvait depuis que la pression des allemands s’était accentuée. De plus en plus, ils rafaient tout ce qu’ils pouvaient, tout ce qui se mange, tout ce qui peut partir en Allemagne, prises de guerre, racket pur et simple, pire dira le père Frachet, pire que les seigneurs et la dîme sous les rois. 

Contre ces vandales, on construisit des cabanes dans les bois, dans des lieux escarpés pour y cacher des provisions, s’y réfugier en cas de grand danger -ici on se rappellerait longtemps des massacres d’Oyonnax l’année suivante et Dortan lors du repli de l’armée allemande en juillet 1944- et bien sûr pour y planquer les quelques armes rescapées des perquisitions et des réquisitions de l’administration. Interdit de posséder des armes, on ne pouvait même plus chasser… enfin en principe car beaucoup de fusils attendaient leur propriétaire dans toutes sortes de caches improbables. Et elles ne manquaient pas dans une ferme et aux alentours. Le plus souvent, l’administration de Vichy n’avait récupéré que de vieux fusils dont certains dataient de la guerre de 1870 ou d’antiques pétoires inutilisables.
Dans le fond, personne n’était dupe de ce jeu qui permettait de sauver les apparences. On comptait le nombre d’armes récupérées en se gardant bien d’indiquer leur degré de vétusté
et tout le monde était content. Vertu des statistiques.

On s’engagea alors dans le cercle infernal de la terreur et de la contre-terreur, attentats et répression, exécution de ceux qui servent d’auxiliaires aux forces d’occupation, de ceux qu’on soupçonne de trahir, d’aider les Allemands d’une façon ou d’une autre. Tout ceci laissera des rancœurs tenaces et de profondes cicatrices dans des populations longtemps écartelées entre résistance et résignation.
Alors, après le temps de la sidération, le temps de l’accablement et de l’humiliation, venait celui de la rébellion.

Lina était maintenant persuadée qu’on avait entamé une course vers un affrontement général : guerre civile entre Vichy et la Milice contre la Résistance, guerre mondiale d’une Allemagne prise en étau entre l’Est et l’Ouest, d’une Amérique voulant venger l’affront de Pearl Harbor.   

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