9- SE Objectif Suisse II

Mon père disait… Souvenirs épars –
A travers l’Allemagne

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Avant-propos – 1- Du côté de la Baltique – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer 7-Vers l’incertain 8- Vers l’affrontement 9- Objectif Suisse II - 10- La lettre - 11- La fin du « road trip » – 12- Retour en Bresse - 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération -
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9- Objectif Suisse II –
A travers l’Allemagne – 1943-44
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« Tu es libre de choisir mais prisonnier de tes choix. »

Un effet de son imagination ? Non, simplement se méfier de tout : C’est usant mais le lot de tout fugitif. En l’occurrence, le « suspect » de Gaby s’avéra n’être qu’un saisonnier qui rejoignait son équipe partie pour la journée buter un champ de pommes de terre dans les environs. Il les aperçut travailler sur une butte qui dominait la route. Quitte à marcher vers l’incertain, autant poursuivre le périple par cette route et tenter de se planquer en cas de problème.

En tout cas, cette nouvelle mésaventure le conforta dans cette idée : jouer sur les apparences. Ce fut d’abord se procurer un outil, le porter sur l’épaule pour ressembler à ces ouvriers agricoles se rendant à leur travail (ou en revenant), parler l’Allemand même pas trop bien comme Imre le hongrois : Avec son accoutrement d’ouvrier, ça pouvait passer. Il pourrait toujours se dire originaire d’Alsace, bilingue, même s’il était titulaire d’un (faux) passeport allemand. Le document était d’ailleurs en mauvais état depuis sa dernière mésaventure et sa petite baignade dans un étang. Mais finalement, un document en mauvais état ne pouvait de conforter son authenticité.

Ces idées tournaient dans sa tête comme s’il avait d’abord besoin de se convaincre lui-même. Mais peu à peu, une ébauche de plan prenait forme. Savoir où l’on va, se fixer des objectifs lui avait-on rabâché, c’était le moment de mettre cette idée en application bien qu’il connût les limites de cette technique.

Il savait aussi qu’il lui fallait garder le moral mais la méthode Coué n’y suffisait pas. Il ressentait maintenant le poids de la solitude, d’être seul avec lui-même, de devoir prendre des décisions sans échanges avec quiconque ; seul avec ses doutes et ses hésitations. Bah, une bonne nuit et il serait en forme pour le lendemain.
Demain est un nouveau jour, demain est un nouveau jour…

Le jour pointait à peine qu’il quittait les faubourgs d’Hemm. Comme il l’espérait, des ouvriers se rendaient en silence, encore enveloppés de sommeil, dans les champs qui surplombaient la route. C’était bien le meilleur moment pour passer inaperçu. La légère brume qui montait des eaux noyait les gens et le paysage dans un voile translucide, gommant les formes et les couleurs dans une grisaille indistincte. Un ciel encore sombre où comme on dit, « tous les chats sont gris. » Dans un genre qui deviendra en vogue après-guerre, une espèce de flou artistique dans le style d’un David Hamilton. Pour le moment, Gaby se satisfaisait de la brume stagnante qui masquait les formes et transformait son corps en silhouette. Pour son grand bonheur, ce temps persista toute la matinée.

Il avait choisi sans grande conviction de passer par la vallée de la Lippe jusqu’à Wesel espérait-il, et le Rhin. D’après la carte dérobée au stalag, il lui fallait passer à proximité de plusieurs cités qui s’étageaient le long de la rivière, des noms qui dansaient devant ses yeux, en particulier Lünen, Werne, Haltern am See et Dorsten.

Gaby voyait cette partie de la vallée de la Lippe comme une région aux allures de Ruhr, un mélange de mines de Houille brouillant le paysage, la rivière polluée, un ensemble piqueté de quelques zones vertes. Sur sa carte, il distingua aussi quelques vestiges de camps romains en bordure de la Lippe, comme celui d’Haltern am See. Toujours sur sa carte, des châteaux et des maisons fortes se succédaient sous forme de repères coniques, Cappenberg à Lünen par exemple où il prévoyait de passer. Tel était le décor dont Gaby devrait se servir pour continuer son périple, même s’il jugeait les indications cartographiques trop vagues pour qu’elles lui servent vraiment .

La nuit suivante fut courte, l’impression de progresser trop lentement, un train d’escargot, d’être trop méfiant, de trop penser à la dernière alerte. Il avait alors résolu de marcher de nuit et de se planquer pendant la journée. Mauvaise pioche. De nuit, il évaluait mal les distances, la configuration du terrain, il entendait des bruits partout. Invivable. Il finit par trouver refuge dans un autre cabane, au-dessus de la Lippe, en lisière de forêt.

Puis les choses évoluèrent. Dans la cabane, il découvrit sous une bâche un vieux vélo encore fonctionnel qu’il résolut de remettre en état. Seuls les pneus lui causaient problème. N’ayant apparemment pas servis depuis longtemps, ils étaient devenus poreux et Gaby devra ensuite les regonfler fréquemment pour ne pas rouler sur la gente.
Sa nuit fut agitée. Il se vit rejoindre Wesel à marches forcées, chercher à se faire embaucher comme batelier pour descendre le Rhin et se rapprocher le plus possible de la frontière suisse. Ensuite… il se réveilla en sueur cherchant les détails de son rêve, se demandant pourquoi il s’était brusquement réveillé comme s’il avait peur de connaître la suite.

Il chassa ces mauvaises pensées, ce rêve absurde comme tous les rêves, qui voulait tout dire et ne rien dire. Bah, l’heure n’était pas aux divagations de l’esprit mais à son départ pour une nouvelle étape. Une étape qui aurait due se passer comme celle d’hier et celle d’avant-hier. 

Toujours cette impression d’être épié. Un type attira son attention, un type qui lui parut suspect, l’air soupçonneux, regardant sans regarder, l’œil qui traîne mine de rien, le pas hésitant, peut-être un supplétif des flics du coin, appâté par la prime à toucher pour qui fait arrêter un fugitif, à « tout bon citoyen » faisant son devoir. Se méfier, encore et encore, Ça devenait vraiment fatigant ! Gaby s’était ostensiblement arrêté, un peu à l’écart de la route, déposant son vélo à ses côtés, s’était assis et avait sorti de son sac en bandoulière une pomme qu’il avait croquée sans se presser. L’autre passa devant lui sans un regard.
Il repartit de façon à avoir le type dans le collimateur. Maintenant, c’est lui qui suivait son suiveur. Il en profita pour le détailler : rien à déclarer, l’air quelconque, un ouvrier, un saisonnier peut-être, habillé comme tel. Rien qui le distinguât d’un autre quidam.

L’autre s’arrêta à son tour, lui jetant cette fois un regard en coin. Partir sur son vélo aurait pu être interprété comme un aveu. Gaby préféra continuer à marcher en tenant son vélo par le guidon. Mais comment rester naturel avec ce type qu’il sentait dans son dos ? Personne pour lui venir en aide, pour aiguiller l’intrus sur une autre voie, pour faire diversion. Il devrait se débrouiller tout seul. Jamais il ne s’était senti si seul.

Quitter cette route pour redescendre sur celle qui longe la rivière. L’idée lui plut. Il y aurait plus de monde, plus de possibilités de trouver une solution, de le semer, tout plutôt que de le sentir encore derrière son dos. Effectivement, la route du bas était plus animée, il pourrait se faufiler entre les passants, enfourcher soudain son vélo pour fuir.

Mais aucune opportunité ne se présenta et il renonça à cette solution. Ce jeu du chat et de la souris ne pouvait que le desservir, confirmer son suiveur dans l’idée qu’il était suspect. La route déboucha sur une place animée où des ouvriers fumaient, discutaient, debout ou assis sur les bancs qui fermaient la place. Balançant sut l’attitude à adopter, il résolut
d’engager la conversation avec un ouvrier, seul comme lui, qui fumait, le regard dans le vague. Il ne savait que faire pour l’aborder et choisit finalement de faire simple.

- Bonjour, Vous êtes d’ici, lui demanda-t-il en Allemand pour dire quelque chose. Son poursuivant penserait ainsi qu’ils se connaissaient, peut-être même qu’ils avaient rendez-vous et qu’il l’attendait. Sa tension baissa d’un coup, il se sentit plus léger. Parler lui fit du bien. Ça faisait plusieurs jours qu’il n’avait pratiquement pas ouvert la bouche, se parlant à lui-même avec la peur de radoter.

Le gars le regarda d’un air étonné, apparemment, il n’avait pas l’habitude d’être abordé de cette façon. Après quelques instants de flottement, il lui sourit et l’invita à s’asseoir sur le banc. La glace était brisée. Ils devisèrent un bon moment, l’air de rien comme s’il se connaissaient bien. Gaby jetait des regards circulaires pour s’assurer que son suiveur ne les surveillait pas, qu’il s’était lassé et était enfin parti. Ne pas le repérer ne signifiait pas qu’il avait abandonné la partie… ou tout simplement qu’il s’était monté la tête.

Son interlocuteur n’était pas très loquace, parlant un allemand assez approximatif que Gaby avait un peu de mal à comprendre. Il avait été recruté chez lui, un petit village du côté de Czestochowa au nord de la Silésie sur des promesses non tenues mais vue la situation polonaise, il préférait rester ici, se faire oublier dans la tourmente qui secouait l’Europe. Attendre, voir… et aviser.

C’est le cœur léger qu’il quitta son interlocuteur après s’être assuré qu’il n’était plus suivi. Plus aucune trace, volatilisé. L’impression qu’il avait dû rêver, que tout ça n’était qu’une vaste comédie.
Ce fut son erreur.


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