12- SE Retour en Bresse
Mon père disait… Souvenirs épars –
Entre Lyon et la Bresse
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Avant-propos
– 1- Du côté de la Baltique – 2- Vivre dans la capitale de la
Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif
Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II - 10- La lettre - 11- La fin du « road trip » – 12- Retour en Bresse - 13
– La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 -
Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles –
18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 –
Divine Libération -
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12- Retour en Bresse – Entre Lyon et la Bresse – 1943-44
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La guerre n'avait jamais directement impacté la vie de Lina.
Oh bien sûr, comme la plupart des gens, elle en avait pâti, les
restrictions de nourriture, de déplacements, la disparition des
libertés... La guerre, disait-on, la guerre... Un peu comme dans le
Malade imaginaire de Molière, « le poumon, le poumon vous dis-je ». La
guerre a bon dos pensait Lina en hochant la tête.
Oh bien sûr, la Milice rendait la vie de
plus en plus impossible, une véritable guerre civile avec la Résistance,
les Allemands pillaient tout ce qu’ils pouvaient, affamaient les
populations.
Eh
bien sûr, les gens faisaient le dos rond, courbaient l’échine, se
protégeaient comme ils pouvaient comme pendant une tempête, un coup de
tabac contre lequel on ne peut rien. Seulement laisser passer l’orage en
espérant de s’en sortir.
Eh bien sûr, ils cherchaient à biaiser avec ce système, troc, marché
noir, tout y passait pour se faufiler dans les interstices et les
failles mais ça suffisait à peine à assurer l’essentiel.
Le marché hebdomadaire par exemple ne ressemblait en rien à
l’avant-guerre, aussi bien celui de la place des Maison-Neuves que celui
de Gabillaud. Des marchands ambulants débarquaient pour vendre leurs
maigres marchandises sorties de nulle part et s’évanouissaient comme ils
étaient venus. Des bagarres éclataient parfois avec les autres
commerçants, la police intervenait et des types en profitaient pour
chaparder. Le marché devenait une foire d’empoigne. Lina et Jeanne, qui
aimaient bien y aller faire un tour surtout par curiosité parce qu’elles
n’avaient pas beaucoup de moyens, ne s’y rendaient plus guère, écœurées
par ces violences.
Elle-même avait conscience de sa chance. Elle n’était pas la plus à
plaindre, elle pouvait compter sur ses proches, ses parents et sa sœur
Marie paysans, son beau-frère René qui livrait lait et produits
laitiers, Francis le cousin de Gaby, charbonnier, son amie Jeanne et son
frère… Oui, elle était bien entourée et elle avait son travail…
Ce
qu’elle ne comprenait pas, c’était l’apathie d’une société qui lui
paraissait plutôt indifférente au sort des prisonniers, à leur
isolement, au fait qu’ils vivaient depuis des mois et même des années,
séparés de leur famille, dans des conditions épouvantables pour
certains… et encore ne savait-elle pas tout.
Et justement, elle était sceptique quant au sort réservé aux prisonniers
que Vichy prenait en otages, obligeant à utiliser des formulaires pour
envoyer le courrier, les colis aux prisonniers ouverts et souvent
pillés, les camps livrés à eux-mêmes et vivant sur les colis venus de
France, la « transformation » des captifs en travailleurs libres selon
un texte promulgué le 16 novembre 1940. Pas non plus emballée par
l’Association lyonnaise qui s’occupait des prisonniers, le « réseau
Charrette » fondé par un nommé Cailliau, un rapatrié comme père de
famille nombreuse.
Ce qui lui avait paru plutôt curieux. Méfiance. Pas question de
participer à ces structures, ces officines plus ou moins liées à Vichy.
Ne lui parlez pas davantage de la Fédération des femmes de prisonniers
dont elle ne voyait qu’une espèce de syndicat sans pouvoir. Elle
préférait de loin recourir au service de la Croix-Rousse internationale
(le CICR).
Elle critiquait aussi les différences entre prisonniers : par exemple,
seules les femmes de fonctionnaires percevaient le salaire de leur mari,
alors que le montant des allocations militaires attribuées aux femmes
des prisonniers de guerre étaient dérisoires. Autant de raisons qui la
coupaient sans retour du régime vichiste.
En Bresse, elle allait en vivre une nouvelle illustration. Déjà à Lyon,
ce devait être en 1942, elle avait vu avec beaucoup d’émotion une
exposition intitulée Visages de prisonniers, une série de
soixante-sept portraits de détenus du Stalag VIII C, pris par le
photographe Jean Billon, dans la vérité de chaque visage, sans effets,
sans recherches.
Tout ceci pour dire que Lina avait changé. Je ne sais pas si on peut
parler de prise de conscience mais son rapport aux autres, ce retrait
qu’on lui connaissait par rapport au monde extérieur avait largement
fondu, son horizon s’était élargi, alors qu’on aurait pu penser le
contraire. Le retour en Bresse signifiait revenir dans le cocon de son
enfance, replié sur la famille regroupée autour de la ferme. Certes, les
enfants avaient quitté le nid, ce qui ne s’était jamais produit
auparavant, première génération à déserter la campagne, mais elle avait
retrouvé cette solidarité paysanne qui avait bercé son enfance, entraide
obligatoire dans ces microsociétés où on ne pouvait vivre sans les
autres. Tout ceci avait volé en éclats au fil des mutations et Lina
avait suivi le phénomène sans état d’âme comme si ça ne la concernait
plus.
Et puis voilà, elle était revenue, même pour peu de temps, et elle se
trouvait de nouveau plongée dans cet univers familier mais cette fois-ci
dans une ambiance très différente. Les relations s’étaient focalisées
sur la position de chaque famille selon qu’elle était ou non considérée
comme favorable à la Résistance.
Ceux qui défendaient Vichy avait bien profité de leur proximité avec le
nouveau pouvoir, enrichis par le marché noir et les contrats avec des
Allemands qui achetaient tout ce qu’ils pouvaient, bénéficiant des
bonnes places et des prébendes… Ce brusque afflue d’argent dans une
économie traditionnelle de pénurie avait créé un déséquilibre qui
tendait les relations et cristallisaient les jalousies. Certains de ces
« nouveaux riches » rachetaient des terres à des familles en difficulté.
Leurs voisins, les Fournachon, s’étaient ainsi largement étendus sur une
propriété adjacente dont le mari était prisonnier dans un stalag au
nord de l’Allemagne et le fils, soupçonné de connivence avec des
opposants, avait fini par rejoindre le Maquis. Une autre famille du
hameau avait préféré déménager à Villeneuve dans la commune voisine de
Domsure, mise en quarantaine suite à une dénonciation. Autant de faits
qui hypothéquaient les relations, autant de coups portés à une stabilité
bâtie année après année.
Finalement, la détérioration des relations était aussi sensible à la
campagne qu’en ville, vivre ici plutôt qu’à Lyon devenait aussi
difficile.
Sa sœur aînée Marie, toujours joviale et d’humeur égale, s’efforçait de
la distraire, de lui changer les idées en l’emmenant au marché ou dans
la famille, chez le cousin de Frontenaud ou les cousins de Chazelle. Pas
très loin de la ferme, un gros quart d’heure à vélo… et puis elles
rapportaient toujours quelque chose à manger.
Journée exceptionnelle pour les soixante-dix de grand-mère Marie qu’on
surnommait parfois Mag qui n’était pas du tout le diminutif de
Marguerite. En réalité, sa famille s’appelait Petit mais ce nom était
tellement répandu dans la commune qu’on avait pris l’habitude de les
désigner par le nom du hameau où ils habitaient : Grézériat. Habitude
officialisée puisque le livret de famille portait le nom : "Petit dit
Grézériat". Mag était aux anges, entourée par ses enfants et
petits-enfants, elle se laissait dorloter, ce qui ne lui était sans
doute jamais arrivé.
Emma était venue avec André son petit dernier qui devait avoir deux ans, les autres enfants devaient avoir entre cinq et dix ans et mettaient une ambiance qui tranchait avec la vie de tous les jours. Jules le grand père ne disait rien mais n’en pensait pas moins : Il n’avait plus l’habitude. Il ne manquait guère que Georges, l’aîné de tante Marie qui venait d’avoir vingt ans et s’était engagé dans le Première armée française du général De Lattre de Tassigny. A ce jour, il devait être quelque part du côté du mont Cassin, bloqué depuis des semaines par les Allemands. Marie n’en parlait pas mais elle avait avoué à Lina qu’elle se rongeait les sangs, sans nouvelles de son fils et s’imaginant le pire.
Bref,
une tablée comme on n’en avait pas vue depuis très longtemps dans la
ferme familiale. Meg qui avait eu onze enfants, habituée donc à une
ambiance familiale joyeuse et animée, les avait vu partir un à un loin
d’elle et en cette journée, elle renouait avec un passé plein de cris et
de labeur avec un ravissement non dissimulé mêlée d’une touche de
nostalgie.
Oui, une journée vraiment exceptionnelle.
Et
le temps était de la partie : une belle journée d’automne qui éclatait
encore de ses dorures mordorées avant que les feuilles ne s’étiolent et
tombent. On s’était installé sous le grand chêne entre la ferme et
l’étable. Ils paraissaient même vraiment surpris de se revoir en de
telles circonstances, de prendre des nouvelles les uns des autres, de
vivre pleinement cette journée comme une parenthèse dans ces temps durs
et incertains.
L’après-midi était déjà fort avancé quand ils sortirent de table. Henri
mon parrain proposa d’aller faire un petit tour du côté de l’étang qui
donnait sur une petite forêt de feuillus, précieuse réserve de bois que
Jules le grand-père entretenait avec soin. Ainsi, ils se retrouvaient
devisant sans façons comme si la guerre n’existait pas. Lina se
souviendrait toujours de cette journée particulière, de cette communion
des frères et sœurs autour des parents qui vieillissaient doucement,
heureux mais fatigués par cette effervescence. Lina s’aperçut, confuse
et contrariée, que prise dans l’agitation de la journée, elle n’avait
guère eu le temps de penser à Gaby.
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