SE Souvenirs épars Avant-propos
Mon père disait… Souvenirs épars –
Temps de guerre et d’Occupation
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SOMMAIRE
Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance –
3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une
saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif
Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour
en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue
St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les
retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération
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Avant-propos
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Certains se reconnaîtront peut-être dans ces destins personnels qui furent ceux de beaucoup de ces Français entraînés dans les torrents de l’Histoire qui allaient ravager bien des vies pendant ces longues années de guerre et d’Occupation.
Chez eux, aucun destin singulier, aucun acte d’héroïsme pour la plupart, seulement des Français moyens comme disait Édouard Herriot, l’indéracinable maire de Lyon, anonymes, paumés, qui cherchaient à vivre ou à survivre, qui n’avaient rien à faire dans les soubresauts erratiques de l’Histoire du monde.
Mon grand-père maternel était né le jour de la déclaration de guerre franco-prussienne en 1870 tandis que mon arrière-grand-père allait visiter l’Alsace sous la mitraille nourrie de l’artillerie prussienne. Il s’en sortit sans une égratignure mais à jamais transformé, marqué par ce qu’il avait vécu, par ce qu’il avait vu sans qu’on en sût guère plus. Prolixe mais dissimulant l’essentiel. Il eut une vie bien remplie, au moins en apparence, mais disparut sans laisser de traces. Aucun écrit, aucune photo, je ne sais même pas quand il est mort. Mon père a bien dû me le dire mais je n’en ai gardé nul souvenir. Les souvenirs arrivent à se dissoudre dans les limbes du temps et il n’en reste souvent que quelques photos dont le sépia s’estompe peu à peu. Comme dans la mémoire.
Presqu’un demi-siècle après ma dernière visite, je suis retourné sur sa tombe à Saint-Georges d’Hurtières dans la vallée de la Maurienne en Savoie mais je n’ai rien retrouvé. Il avait cette fois disparu sans recours, effacé par l’action des hommes et l’érosion du temps. Plus de tombe, plus de traces. La présence évanescente de mes morts s’était envolée avec leurs tombes, de petites tombes recouvertes de gravier et cerclées d’une grille de fer forgé qui devait être bien rouillée, remplacées par des monuments modernes faits de marbre grisâtres. J’ai alors vraiment compris ce que signifiait faire table rase du passé.
« Les prussiens, de sacrés guerriers ! » lançait parfois mon arrière-grand-père à l’envi comme s’il se parlait à lui-même, assailli sans doute par les images de la campagne d’Alsace, oui, bien équipés, bien entraînés, de vrais professionnels. » Mon père devait s’en souvenir et saurait à quoi s’en tenir dans les années trente. Des paroles qui marquent là aussi et qu’il me répétera bien plus tard. Une transmission de la chaîne générationnelle qui explique bien des choses. Mais une chaîne faite de bribes qui laissent bien des blancs que j’aimerais combler le plus possible.
Stupéfaction le jour de ma naissance en janvier 1946 : ce fut un garçon, lui qui espérait tant une fille. Et même une double stupéfaction. Ce même jour, le jour où j’arrivai, le général de Gaulle, Son "héros de la Résistance" partait, entraînant la chute du gouvernement provisoire. Chassé-croisé qu’il prit comme un pied de nez.
« Tu comprends, m’expliqua-t-il plus tard, dans la famille, chaque génération paie son tribut à la folie des hommes, mon grand-père a fait la guerre de 1870 contre les Prussiens, mon père gazé à Verdun en est mort quelques années plus tard et moi-même, j’ai frôlé la mort plusieurs fois en Allemagne où je suis resté prisonnier pendant presque quatre ans. Ça suffit, ça suffit comme ça. Chaque génération vit dans la peur d’un nouveau cataclysme qui faucherait la génération suivante. » Voilà pourquoi il voulait une fille. Pour casser cette logique létale.
Il avait raison. Si De Gaulle n’avait pas signé la paix en Algérie en 1962, j’étais moi aussi bon pour aller me battre pour défendre un colonialisme qu’au fond de moi je condamnais. De Gaulle était plus que jamais son grand homme, celui qu’il suivrait jusqu’au bout mais pas plus loin. L’après gaullisme ne l’intéressera jamais vraiment, Pompidou bof, un arriviste, un banquier pas même issu de la Résistance…
« Rien n’est jamais donné, sais-tu mon fils, tout peut être remis en cause, je l’ai appris à mes dépens… on est toujours trop naïfs, trop confiants, trop bercés d’illusions. » Et après, c’est trop tard ! En gros, il me mettait en garde, l’Algérie c’est fini, question de réalisme, ouf, mais il ne faut pas baisser la garde.
Aujourd’hui, tout cela me semble loin et près à la fois comme si l’histoire nous renvoyait parfois son boomerang dans la figure.
En ces temps incertains et dangereux, Lina et Gaby, mes parents, ont eu chacun leur façon de résister. Pour elle, ce fut d’abord le temps de la débrouille, pour lui celui de la captivité. Gaby le fugitif se voulut d’abord anonyme, passer inaperçu pour avoir une chance de réussir à s’évader.
Au stalag, c’était un prisonnier ordinaire et solidaire dont l’honneur était de s’évader, prônant ce qu’il appelait « la neutralité active ». La cavale comme bréviaire. S’évader, c’était refuser… de participer, de collaborer disait-on alors. En rester aux relations utilitaires avec les Allemands, surtout quand ça touchait l’intérêt des prisonniers. Pas question de mettre ses compétences au service de l’ennemi, jouer la résistance passive, en « faire le moins possible » sans s’opposer frontalement à eux. Équilibre fragile.
Sa femme Lina avait une approche similaire sur la façon de résister et d’une façon générale, de se comporter : fermer les yeux sur ce qu’elle pouvait constater. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Comme les trois petits singes. Et enregistrer pour pouvoir témoigner. Sa petite résistance à elle, sa « neutralité active ». Éviter aussi toute ostentation, toute action bravache et inutile. Toujours privilégier le concret. Tel était son credo.
Je la reconnais bien dans ces quelques touches. Dans le quotidien, ça signifiait ne pas dire du mal du régime de Vichy et de Pétain, dissimuler ses convictions dans les discussions qu’elle pouvait avoir dans son entreprise ou chez l’épicier. « Jouer les passe-murailles. » Mais ne jamais cautionner en tentant d’agir en sous-main, donner un petit coup de pouce mine de rien.
Des convictions qui risquaient dans cette période tourmentée de se heurter aux événements.
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