4- SE Où est passée la zone libre ?
Mon père disait… Souvenirs épars –
Temps de guerre et d'Occupation
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4- Exit la zone libre – Lyon 1942 -
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Avant-propos – 1- Premier stalag – 2- Vivre dans la capitale de la Résistance – 3- Se faire la belle – 4- Exit la zone libre - 5- Objectif Suisse – 6- Une saison en enfer – 7-Vers l’incertain – 8- Vers l’affrontement – 9- Objectif Suisse II – 10- La lettre – 11- La fin du « road trip » - 12- Retour en Bresse – 13 – La ferme du Haut-Danube - 14 – Retour à Lyon (La rue St-Eusèbe) – 15 - Le début de la fin - 16 – Un billet retour – 17- Les retrouvailles – 18- Vivre dans le provisoire - 19 – Une guerre qui s’éloigne – 20 – Divine Libération
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« Il n’y a de dignité du travail que dans le travail librement accepté. » Albert Camus Carnet I
Les choses se détérioraient rapidement. Stupeur quand en novembre 1942, elles basculèrent subitement.
Décidément, rien n’était prévisible. Lina n’en revenait pas. L’Afrique du Nord investie par les armées alliées, la zone libre effacée d’un trait de plume, les tanks au bord de la Méditerranée : les Allemands étaient partout. La flotte, la belle flotte française dont on était si fiers, dernier vestige de la grandeur militaire du pays, venait de se saborder dans le port de Toulon pour ne pas tomber entre les griffes des nazis. La guerre prenait une autre tournure et la vie déjà dure s’en ressentit.
Lina ne savait comment interpréter ce tournant de la guerre. Fallait-il se réjouir de l’intrusion des armées alliées dans l’Afrique du nord française, de la disparition de la ligne de démarcation, cette verrue boursouflant le pays, à laquelle on avait fini par s’habituer ? Elle décida d’y répondre par l’affirmative. Les Alliés avançaient inexorablement, refermant peu à peu leur étau sur une Allemagne obligée de disséminer ses forces et ses soldats un peu partout, dans les Balkans et bientôt en Italie face à l’incurie du régime de Mussolini.
Elle souriait de voir Jeanne sortir une immense carte du monde de sous son lit comme une conspiratrice, toute contente de sa découverte. Une carte piquetée de petits fanions qu’elle avait confectionnés, marquant l’avancement inexorable des armées alliées. Elle plantait et déplaçait ses fanions avec une volupté gourmande à chaque nouvelle avancée militaire.
C’était une guerre d’usure qui érodait les forces vives de l’Allemagne. Ce qui n’était pas pour leur déplaire. Lina gardait ses idées pour elle, conservant son quant-à-soi, même avec ses amies ou sa famille, sauf avec Jeanne et leur complicité.
A quoi bon parler pour ne rien dire !
Revenant à vélo de chez sa sœur Emma, Lina roulait tranquillement sur la route de Vienne au sud de Lyon quand elle vit surgir en face d’elle une armée de chars. Elle se jeta sur le bas-côté pour laisse passer cette horde de sauvages qui l’aurait dégagée sans ménagement. Reprenant ses esprits, elle regardait incrédule défiler cette armée en campagne, des motards dégageant la route pour faire place aux chars et aux véhicules lourds qui occupaient toute la chaussée. Aucun doute, c’était bien des Allemands, les grandes croix gammées peintes sur leur char en attestaient, qui venaient d’envahir la zone libre et descendaient à toute allure la vallée du Rhône jusqu’au bord de la méditerranée.
Toute la France était désormais occupée, la fiction d’une portion de France libre n’avait plus cours. L’émotion et les troupes passées, elle rentra précipitamment chez elle et n’en bougea plus jusqu’au lendemain. La guerre entrait dans une nouvelle phase et elle se demandait, inquiète, quelles en serait les conséquences.
Déjà depuis quelque temps, les perquisitions se multipliaient un peu partout dans la ville, y compris dans leur quartier, une mosaïque qui alternait usines et habitat urbain ouvrier fait de petites maisons, plus souvent de petits immeubles vieillots plutôt délabrés en moellons, en mâchefer et en béton pour les plus récents.
Là, elle avait assisté de loin à une descente de police dans des bâtiments de l’avenue Félix Faure, des miliciens qui s’étaient engouffrés dans un immeuble et en ressortirent quelques minutes plus tard en poussant devant eux sans ménagement des personnes qu’ils obligèrent à coups de crosses de fusils, à monter dans leur camionnette.
La peur gagnait le quartier, on arrêtait, on molestait des voisins qu’on connaissait depuis des années sans qu’on sache pourquoi… des juifs, des accapareurs, des trafiquants, marché noir, des Résistants, allez savoir ?
Mais fallait-il des raisons à tout ça dans ce règne absolu de l’arbitraire.
Jeanne passait pour le bout en train de leur petite bande. Chez Petersem, elle avait toujours le mot pour rire, mettait un peu d’ambiance pour alléger le travail répétitif de la chaîne, « se laver la tête » en évacuant le plus possible les pensées négatives qui tournaient sans arrêt dans les esprits. Le soir, son frère venait la chercher et le groupe allait chez elle, passer le temps en jouant aux cartes jusqu’à l’heure du couvre-feu. Lina habitait juste à côté et n’avait ainsi guère que la rue à traverser pour regagner son domicile. Doris qui logeait plus loin, passait parfois la nuit chez Jeanne quand elle ne pouvait regagner son domicile avant le couvre-feu.
Ainsi se passait les ternes mois de l’Occupation, à courir après le ravitaillement qui fut le problème majeur de la population et le principal sujet de conversation. « Il paraît que l’épicier de la rue Paul Bert a reçu des sacs de patates, une grosse livraison… » Il fallait se dépêcher pour éviter d’arriver trop tard parce que bien entendu, il n’y en aurait pas pour tout le monde. Parfois, l’information était bidon… ou trop tardive. La file d’attente était devenue une excellente unité de mesure de la difficulté à se ravitailler et des vicissitudes du quotidien.
Jeanne et son frère René parvenaient toujours à se débrouiller, reniflant la bonne affaire, champions du troc qui leur permettrait de revendre ou d’échanger toutes sortes de marchandises. Tout manquait alors, tout était matière à échanges dans ce monde de pénurie. Ils avaient fini par constituer un petit réseau qui gérait des tas de transactions, alimentant un marché parallèle qui fonctionnait sur la base du troc. D’autres mettaient en place des combines juteuses à la limite de la loi qui consistait à acheter bon marché et à revendre très cher. Un temps de malins et de coquins où tous les moyens étaient bons.
Lina se démenait, échangeait ce qu’elle pouvait gratter de ses allers-retours à la campagne ou chez Emma, sa sœur cadette qui habitait alors à Mions dans l’est de la banlieue lyonnaise.
La France avait faim, la France gelait. L’hiver 1942-43 fut d’un froid intense, incisif, qui amplifiait encore les problèmes. Lina profita aussi de ses relations avec Francis, le cousin de Gaby et sa femme Germaine, le charbonnier de la route de Genas, à une dizaine de minutes à pied de chez elle.
Francis, un fort en gueule au cœur d’or qui l’a beaucoup aidée à cette époque. Comme charbonnier, il était bien placé pour négocier un charbon pas forcément de bonne qualité qui s’effritait et laissait beaucoup de poussière.
Lina l’aidait à récupérer cette poussière de charbon et à la valoriser en la mettant sous presse, boulets friables certes, mais utilisables.
Ce qu’on appelle faire flèche de tout bois.
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